Esprit laïc
es-tu là ?
Henri Sylvestre - 06/02/2006
Atatürk doit se retourner dans sa tombe. Le pauvre, lui
qui a supprimé le califat, le port du voile, qui n'a jamais eu peur de se bagarrer contre
la religion et les religieux, qui a laïcisé son pays, donné le droit de vote aux
femmes. Voir ces foules hurlantes, agressives, haineuses, et toute la cohorte des
extrémistes, des nationalistes, des bien-pensants, se mobiliser contre quelques
caricatures, doit lui donner un bien triste sentiment de régression.
Car quand le religieux envahit l'espace public, quand le
religieux rétablit la censure ou pire instruits des procès et demande des sanctions, il
y a forcément régression par rapport à un idéal laïque. Il a fallu des siècles à
l'Europe pour qu'elle se débarrasser de l'Inquisition, pour qu'elle laisse à la place
qui leur revient papes, curés, pasteurs, rabbins et autres directeurs de conscience, pour
que l'esprit des Lumières soit appliqué dans les institutions publiques, pour que la
connaissance et l'esprit critique soit reconnus comme des valeurs fondamentales. Pour que
la liberté d'expression soit admise par tous, y compris par ceux qui peuvent en faire les
frais. Trop d'imperfections, de manques, subsistent encore et tout recul en est d'autant
plus douloureux.
Alors je suis triste et inquiet lorsque je n'entends que
trop peu de voix turques dire que ces réactions sont contraires aux principes qui ont
fondé le pays, demander que l'on examine objectivement et impartialement l'importance de
ces dessins, demander que l'on ne réponde pas à ces manipulations ou provocations. Car
ce n'est certainement pas un hasard si cela se produit maintenant, alors que les dessins
sont sortis en septembre et octobre 2005, alors que des représentations, caricatures ou
histoires relatives à Mahomet sont publiées en Europe, voire peut-être même dans
certains pays musulmans, depuis plus de vingt ans. Maintenant que la Turquie est candidate
à l'UE, que le Hamas vient de remporter les élections en Palestine, que l'Iran refuse de
discuter de son programme nucléaire, que les armées occidentales sont présentes en
Afghanistan et en Irak. On est bien loin du religieux dans la motivation. Et de la
laïcité dans les faits.
Mais oublions ces évènements qui nous dépassent et
revenons aux principes : tolérance, respect, cohabitation des cultures. On ne peut
qu'approuver. Cela demande réciprocité et échanges permanents et ne peut effectivement
trouver place que dans le cadre de la laïcité. Alors que penser lorsqu'en France une
instance religieuse demande que des journalistes soient condamnés pour délit d'opinion ?
N'y a-t-il pas confusion des genres ?
Enfin, je ne peux pas croire que la majorité des
musulmans turcs puissent se sentir visés par ces caricatures qui n'attaquent pas la
religion mais l'utilisation qui en est faite. Au-delà de cette blessure infligées aux
croyants, et il en existe certainement de bien plus graves, il appartient aux élites
civiles, et religieuses si cela est possible, d'analyser, critiquer, comprendre,
expliquer, ces caricatures sans exciter, en retour, une forme plus violente encore
d'intolérance et d'incompréhension. Ce sont là les conditions de la liberté de
conscience. |