Unanimes, les Irakiens refusent l'envoi de soldats turcs sur leur territoire Rémy Ourdan Le Monde - 10/10/2003 Une fois n'est pas coutume en Irak : l'unanimité est totale... contre les Etats-Unis. Aucun politique irakien, y compris parmi les plus pro-américains, ne soutient la décision de Washington et d'Ankara d'envoyer un contingent militaire turc en Irak. La levée de boucliers, après le vote du Parlement turc autorisant un tel déploiement, a été, mercredi 8 octobre, immédiate. Pour le Conseil intérimaire de gouvernement (CIG) irakien, la ligne est claire : aucune ingérence de pays voisins dans les affaires du pays. Clairement mandaté par ses pairs pour tenter de convaincre Américains et Turcs de renoncer à leur projet, le président en exercice du CIG, Ayad Al-Allaoui, a rencontré le chef de l'Autorité provisoire de la coalition (CPA), Paul Bremer, et l'ambassadeur turc en Irak, Osman Paksut. La rencontre n'a abouti à aucun résultat. L'ambassadeur turc a déclaré que « bien sûr, ce n'est pas le but de la Turquie de venir en Irak en tant que force d'occupation ». « Nous souhaitons , a-t-il ajouté, être un facteur amical de stabilisation. » Selon des sources gouvernementales, M. Bremer aurait usé de son autorité pour interdire au CIG de publier un communiqué officiel exprimant son hostilité au projet américano-turc. « Il y a eu une réunion, un échange de vues. Le Conseil reste opposé à l'entrée de troupes turques. Les discussions vont se poursuivre. Nous essaierons de persuader la CPA de ne pas faire venir de soldats des pays voisins », a déclaré Mahmoud Ali Osmane, un délégué kurde du CIG, avant d'indiquer : « Le Conseil est unanime pour publier un communiqué contre l'envoi de troupes turques, car cela ne contribuera pas à rétablir la sécurité en Irak. » Ahmed Chalabi, un délégué chiite du CIG proche du Pentagone, a pour sa part rappelé, via un porte-parole, que « toute troupe étrangère doit être invitée en Irak par un gouvernement irakien souverain, soit actuellement le Conseil intérimaire de gouvernement ». Au Kurdistan, où la population est très hostile à la Turquie, les réactions ont été encore plus vives, jusqu'à la menace. « Nous sommes absolument opposés à l'envoi de troupes turques en Irak, a déclaré le commandant Bruska Shaways, du Parti démocratique du Kurdistan (PDK). La population [kurde] va réagir ! » « L'armée turque fera face à des difficultés si elle entre en Irak, a prévenu Barham Saleh, de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK). Sa présence constituera un facteur de détérioration de la sécurité. » « LIGNE ROUGE » Les dirigeants kurdes avaient déjà exprimé ce point de vue avant la guerre, lorsque Washington et Ankara se posaient la question d'une participation turque à l'offensive contre le régime de Saddam Hussein. Ils craignent que la Turquie ne tente de s'implanter au Kurdistan sous couvert d'une mission de protection de la minorité turcomane, présente surtout dans les régions de Kirkouk et de Mossoul. En cas d'arrivée de l'armée turque, « il y aura des affrontements », a prédit Hoshyar Zebari, un porte-parole du PDK devenu ministre des affaires étrangères à Bagdad. La position des dirigeants irakiens, jusqu'à présent immuable, est qu'aucun des six pays voisins (Arabie saoudite, Iran, Jordanie, Koweït, Syrie, Turquie) ne doit participer directement au processus de paix et de reconstruction de l'Irak. Le CIG, qui n'a presque aucun pouvoir puisque toute décision, voire apparemment un simple communiqué, peut être annulée par Paul Bremer, a tenté de placer là une « ligne rouge » que Washington ne devrait pas franchir dans son ingérence en Irak. Passant outre à cette demande pressante, qui réconcilie pourtant un peu le Conseil intérimaire de gouvernement avec la population, Washington et M. Bremer ont autorisé la semaine dernière, contre l'avis du CIG, la Jordanie à organiser l'entraînement de 35 000 policiers irakiens. Il est à présent question d'un déploiement militaire. Après s'être attirés en six mois les foudres et les critiques de la population irakienne, les Etats-Unis vont peut-être parvenir à se fâcher avec leurs meilleurs alliés dans le pays : des dirigeants politiques qu'ils ont eux-mêmes nommés. |