"Le sultan est mort, vive le sultan !" Le Monde - 26/09/2003
Une riche étude des successions au trône ottoman explore les voies de la légitimation dynastique et l'évolution des attitudes face à la mort. LE SÉRAIL ÉBRANLÉ - Essai sur les morts, dépositions et avènements des sultans ottomans (XIVe-XIXe siècle) de Nicolas Vatin et Gilles Veinstein. Fayard, "Nouvelles études historiques", 540 p., 26 . Osmân II, "ce lion mâle de la jungle", n'avait pas atteint dix-neuf années lunaires quand il rencontra la mort dans ces journées de mai 1622. Les janissaires avaient pénétré l'avant-veille dans ses appartements privés du palais et installé son oncle sur le trône. Au plus fort de l'insurrection, quelques soudards avaient affublé le sultan déchu d'un turban sale, l'avaient conduit dans une voiture de marché à travers Istanbul, et finalement mené à une prison d'Etat. Là, on s'était acharné sur sa virilité. Dans un livre sur les transitions au trône ottoman dans la très longue durée (XIVe-XIXe siècle), Nicolas Vatin et Gilles Veinstein montrent comment cet événement traumatisant et sans équivalent s'inscrit pourtant dans la mutation du pouvoir impérial au tournant du XVIIe siècle. Aux XVe et XVIe siècles, en l'absence de règle de succession dans une famille qui règne sur un empire indivisible, le jeu politique, ouvert entre les fils du sultan défunt, tourne régulièrement au jeu de massacre. On redoute la mort du sultan, la course au trône qui s'engagera entre les princes, l'épreuve au terme de laquelle Dieu pointera son doigt vers le vainqueur. La guerre civile peut certes être évitée par la violence préventive dans laquelle s'épuise la famille, mais le fratricide inspire le dégoût, et en 1574, nous dit le chroniqueur Selânîkî, arrache au peuple d'Istanbul des pleurs, qu'entendent les anges compatissants. Au XVIIe siècle, les princes enfermés au palais dans des conditions de vie sordides sont savamment économisés pour offrir des solutions de rechange à des forces extérieures à la dynastie. Désacralisé, le sultan est devenu le jouet des hommes. L'historienne américaine Leslie Peirce (The Imperial Harem, 1993) avait souligné le rôle du harem dans la régulation du jeu politique à cette période. Ce livre révèle celui des plus hauts dignitaires militaires et religieux dans l'élaboration d'une "loi fondamentale du royaume". En s'arrogeant le droit de déposer les sultans au nom de la "communauté", "ceux qui lient et qui délient" imposent progressivement le principe de la dévolution du sultanat à l'homme le plus âgé de la famille. CONFORMISME RELIGIEUX Nicolas Vatin et Gilles Veinstein croisent l'étude des conjonctures politiques avec l'approche "cérémonialiste" et l'histoire des sensibilités face à la mort. Peu à peu disparaît un modèle de mort héroïque, celle du sultan qui verse son sang pour l'islam aux marges de l'empire. Quand le "cavalier blanc" du djihad ne part plus à la guerre, quand il n'a plus prise sur l'histoire, qu'il devient humain, trop humain, alors il s'éteint dans la souffrance et l'intimité des siens. Une fois brisé le charme de son autorité sur l'armée et les sujets, ce n'est plus en ville, mais au palais, qu'on lui rend les derniers devoirs de la prière funéraire. L'alourdissement du cérémonial le drape dans une majesté distante qui cherche à nier l'affaiblissement de son autorité. Une autre évolution traverse le livre. C'est l'islamisation de l'Etat ottoman. Les plus hauts dignitaires religieux deviennent les maîtres des cérémonies d'investiture et des cérémonies funèbres. Les pratiques "encore visibles à la fin du XVIe siècle : soudaineté du deuil et violence de ses manifestations (cris, lacérations, ablation de la chevelure, etc.), présence du cheval dans le cortège, dépôt d'armes auprès de la tombe, anthropomorphie du cercueil et du cénotaphe" s'épurent peu à peu. L'héritage turc préislamique s'efface devant un conformisme religieux plus marqué. Vatin et Veinstein ont fait preuve d'une grande sensibilité dans la lecture de chroniques écrites avec "un lyrisme (parfois de commande) et une ironie (plus fréquente qu'on ne croit)", dans un mélange raffiné de turc et de persan. Les individualistes sauront qu'en synergie avec autrui, on peut écrire un livre très personnel à quatre mains. Admirable par l'ampleur du propos, la hauteur de vues et l'érudition de ses auteurs, Le Sérail ébranlé pose sur les voies diverses de la légitimation dynastique, comme sur l'évolution des attitudes face à la mort, des questions qui ne manqueront pas d'avoir des résonances pour les historiens de l'Europe moderne. D'une certaine manière, à travers le sultan, c'est l'homme ottoman, et l'homme musulman, que l'on atteint - un homme que l'on connaît si mal dans les siècles du passé, tant la documentation, avant tout officielle, religieuse ou fiscale, et presque jamais privée, en étouffe la voix et les sentiments. Benjamin Lellouch |