Les généraux turcs partagés sur l'Union européenne Le Monde - 29/06/2003 Les militaires turcs sont pour l'Europe et ils le font savoir : "Les forces armées ne peuvent être contre l'Union européenne car elle est une nécessité géopolitique et géostratégique conforme à l'idée de modernisation voulue par le fondateur du pays, Mustafa Kemal Atatürk", a récemment déclaré le général Yasar Büyükanit, le numéro deux de l'état-major, dont les propos ont été retransmis en direct à la télévision. Quelques jours plus tôt, son supérieur hiérarchique, le chef d'état- major Hilmi Özkok, n'avait pas dit autre chose. Ces déclarations interviennent sur fond de polémique entre les militaires et les islamistes au pouvoir à propos des réformes à accomplir en vue de l'intégration à l'Union européenne. Candidate à l'adhésion depuis quarante ans, vieille alliée stratégique des Etats-Unis dans la région, la république de Kemal Atatürk est engagée dans une relation incertaine avec le Vieux Continent, contrariée avec le partenaire américain. Les prises de positions publiques de l'armée sont assez rares en Turquie, où les généraux, défenseurs des principes kémalistes - intégrité du territoire, unité de la nation et laïcité - décident des grandes orientations de la politique étrangère et arbitrent le jeu politique, notamment à travers le Conseil national de sécurité (MGK), ce "cabinet de l'ombre" dont les décisions sont "prioritaires", selon la Constitution issue du coup d'Etat militaire de 1980. Acteur économique de poids (dispensée du paiement de l'impôt), l'armée chapeaute l'éducation, garde un il sur les médias et purge régulièrement ses rangs des officiers soupçonnés de sympathies islamistes (500 gradés mis sur la touche ces dix dernières années). Son budget, qui sert à l'entretien de la deuxième armée de l'OTAN, est gardé secret. La prééminence des militaires remonte à l'Empire ottoman. A l'époque, les révoltes des janissaires à l'autre bout de l'empire suffisaient à faire trembler le sultan. Dans la république d'Atatürk, les "pachas" forment la clef de voûte d'un système tout à fait particulier, celui d'un régime autoritaire sans dictateur, où le numéro un laisse la place à son successeur le jour de la retraite venu. PLUSIEURS PAYS, UNE CIVILISATION Leur attitude sera déterminante pour les orientations futures du pays. Parmi elles, le "contrat européen", que le gouvernement issu de la mouvance islamiste s'efforce de promouvoir, est engageant, tout en étant conforme à l'enseignement du Gazi("le Victorieux", l'un des surnoms d'Atatürk) : "Il y a plusieurs pays, il n'y a qu'une seule civilisation." Mais l'arrimage à l'Union européenne est loin d'être gagné. Selon une résolution adoptée le 5 juin par le Parlement de Strasbourg, les conditions préalables à l'adhésion turque "ne sont pas réunies". Le rôle de l'armée, jugé "démesuré", "freine l'évolution de la Turquie". De leur côté, les généraux sont-ils prêts à renoncer à leurs prérogatives, à lâcher du lest sur la question de Chypre, à donner des droits aux Kurdes comme Bruxelles le leur demande ? L'autre volet de la politique turque, le partenariat stratégique avec les Etats-Unis et Israël, reste prioritaire. Il a l'avantage, aux yeux des kémalistes, de ne pas remettre en question le poids de l'armée dans la vie politique. Malgré le récent coup de froid sur les relations américano-turques, malgré la semonce de Paul Wolfowitz, le secrétaire adjoint à la défense, reprochant aux généraux d'avoir "failli à leur rôle" au moment de la crise irakienne, Washington a des projets précis pour la Turquie. Richard Perle, l'un des conseillers de Donald Rumsfeld, le secrétaire américain à la défense, met en garde contre un "désastre" à venir au cas où Ankara viendrait à se désolidariser des desseins américains dans la région, notamment envers l'Iran et la Syrie, pays avec lesquels le gouvernement islamiste a multiplié les contacts ces derniers mois. C'est pourtant ce même gouvernement qui, en la personne du ministre de la défense, Vecdi Gönül, a signé, le 26 mai à Ankara, un accord pour des "échanges d'informations" sur l'Iran et le terrorisme avec son homologue israélien, Shaoul Mofaz. Face à ces deux orientations, l'armée est loin de constituer un bloc homogène. Chose impensable il y a seulement dix ans, un courant "eurasien", antieuropéen, se fait désormais entendre. Le général Tuncer Kilinc, l'actuel secrétaire général du Conseil national de sécurité (MGK), ainsi que Çevik Bir, un ancien chef d'état-major adjoint, en sont les principaux représentants. L'un se dit partisan d'un approfondissement des liens avec l'Iran ou la Russie ; l'autre invoque (dans la revue Ulusal Strateji, mai 2003) les bienfaits du "groupe de Shanghaï", une alliance sécuritaire régionale entre la Russie, la Chine et trois Etats d'Asie centrale (Tadjikistan, Kazakhstan, Kirghizstan). Tous deux se sont érigés contre le train de réformes présenté au Parlement pour rapprocher le pays des "critères de Copenhague" (la création d'un Etat de droit), préalable à son intégration à l'UE. L'abolition de l'article 8 de la loi antiterroriste (qui sanctionne le "séparatisme" et l'"extrémisme religieux"), la diffusion d'émissions en langue kurde (entre 12 et 15 millions de locuteurs) menacent, à leurs yeux, les "principes fondateurs de la République" (laïcité et intégrité). Certes, ces "Eurasiens", minoritaires, n'ont guère de poids. Mais ils ne font que dire haut et fort ce que les généraux de l'état-major, pro-européens, expriment plus modérément, soit l'existence de "conditions particulières" en Turquie, pays "entouré par l'instabilité et l'insécurité". Cette phobie des ennemis externes (Kurdes, Arméniens) et internes (islamistes et autres ennemis de la République) revient sans cesse dans la bouche des militaires. A l'automne 2002, le Conseil de sécurité avait ainsi listé sept pays (Arménie, Russie, Roumanie, Grèce, Syrie, Iran, accusés de soutenir et d'armer la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan - PKK séparatiste) perçus comme "une menace externe" pour la République. Partisans de l'intégration européenne pour leur pays - entre autres parce que l'Europe reste leur meilleur bouclier contre les militaires -, les islamistes savent qu'elle prendra du temps. Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, n'a-t-il pas évoqué 2011-2012 comme date possible d'entrée dans l'Union ? Doter le pays d'un cadre légal n'est pas le plus difficile. En revanche, la mise en application des "critères de Copenhague" sera laborieuse car elle suppose un changement radical des mentalités. Et celui-ci, visiblement, s'esquisse à peine. |