Chypre prise entre deux feux Daniel Vernet Le Monde - 26/06/2003 Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, était même disposé à discuter du plan Annan avant d'être rappelé à l'ordre par l'armée, qui considère Chypre comme une "cause sacrée". Les échéances passent. Et Chypre est toujours divisée. Les tentatives de mettre fin à la division de l'île qui dure depuis 1974 ont échoué. La perspective de l'entrée dans l'Union européenne de la République de Chypre (grecque), la seule reconnue par la communauté internationale, laissait penser qu'une solution était proche. Il n'en a rien été. Au Conseil européen de Copenhague (décembre 2002), la République de Chypre était mise sur la liste des pays candidats aptes à rejoindre l'UE en 2004. Les Chypriotes turcs, dont la République de Chypre du Nord (RTCN) est seulement reconnue par Ankara, restaient à l'écart. Le 16 avril de cette année, la signature du traité d'adhésion offrait une autre chance aux Chypriotes d'entrer unis dans l'Europe. Elle a été manquée, malgré les efforts du secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, qui a présenté un nouveau plan de réunification de l'île. Rauf Denktas, le vieux chef des Chypriotes turcs, l'a refusé et continue de le rejeter. Rien n'est perdu. Pour Günter Verheugen, commissaire à l'élargissement, il est encore temps pour les Chypriotes turcs de se raviser d'ici au 1er mai 2004. La Commission européenne a décidé une aide de 12 millions d'euros aux Chypriotes turcs destinée à améliorer les infrastructures et à préparer l'adaptation aux règles communautaires. Au cas où... Elle va alléger les sanctions empêchant les Chypriotes turcs d'exporter leurs produits. Ces gestes seront-ils reçus comme ces "encouragements pouvant accélérer le processus", dont on parle à Ankara ? Le gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP, issu de la mouvance islamiste), élu à l'automne 2002, ne menace plus d'annexer la partie nord de l'île si la République de Chypre (grecque) était acceptée dans l'UE. Il admet qu'une solution doit être trouvée alors que son prédécesseur soutenait que l'intervention militaire de 1974 avait réglé le problème chypriote. Autant pour montrer sa bonne volonté aux Européens que pour faire baisser la tension dans la partie nord de l'île où les Chypriotes turcs manifestent contre l'immobilisme de leurs autorités, il a fait pression sur M. Denktas pour qu'il ouvre la "ligne verte" entre les deux entités chypriotes. Depuis avril, 400 000 personnes sont passées dans les deux sens. Il a également levé l'interdiction, datant de 1964, pour les Chypriotes grecs de se rendre en Turquie. Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, était même disposé à discuter du plan Annan avant d'être rappelé à l'ordre par l'armée, qui considère Chypre comme une "cause sacrée". Il n'est pas prêt à l'affronter sur ce terrain. Après s'être avancé un peu trop loin en faveur d'une solution négociée, il est devenu prudent. Certains de ses partisans partagent sur Chypre l'intransigeance de l'establishment kémaliste et Rauf Denktas est plus populaire en Turquie qu'à Chypre du Nord. DEMANDES DE PASSEPORT Le gouvernement Erdogan n'échappe pas à l'ambivalence générale caractéristique des relations de la Turquie avec l'UE. Il sait que sans la fin de l'occupation de Chypre du Nord la candidature d'Ankara n'a aucune chance d'être acceptée. Mais il n'est pas sûr que les Européens veuillent vraiment de la Turquie. Pourquoi alors faire des concessions ? La tentation est grande d'attendre l'entrée de la Turquie dans l'UE pour régler le problème chypriote. Entre-temps, des améliorations "humanitaires" réduisent la pression internationale, créent des faits accomplis (pouvant aller jusqu'à une reconnaissance de facto de la RTCN) et rendent moins urgente une solution politique. C'est la grande crainte des Grecs. Cependant les Chypriotes turcs ne veulent pas être coupés de l'Europe. Ils sont de plus en plus nombreux à demander le passeport de la République de Chypre (grecque) pour voyager librement à partir du 1er mai 2004. Une telle démarche était considérée, il y a peu, comme un véritable acte de trahison. L'opposition, favorable à un accord avec les Chypriotes grecs, serait certainement majoritaire aux prochaines élections prévues en décembre, sans les immigrés venus d'Anatolie, plus sensibles à la rhétorique nationaliste de M. Denktas qu'à l'appel de l'Europe. |