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Islamisation rampante en Turquie

Marie Jégo
Le Monde - 24/06/2003

 

Selon le quotidien "Milliyet", le gouvernement islamique tente, par petites touches, de favoriser la construction de mosquées illégales. L'armée s'inquiète.

La cohabitation , jusque-là pacifique entre les islamistes du parti AKP, au pouvoir depuis quelques mois en Turquie, et les généraux, traditionnels gardiens de la laïcité kémaliste, est-elle arrivée à son terme ? Au moment où le gouvernement civil et les militaires polémiquent sur les réformes à accomplir en vue de l'intégration du pays à l'Union européenne, le quotidien à grand tirage Milliyet dénonce l'emprise de la religion sur la société.

Or, c'est ce thème justement qui inquiète particulièrement les "pachas", prompts à traquer toute manifestation d'"extrémisme religieux".

Une telle situation est inadmissible à leurs yeux. Car, dans la république de Kemal Atatürk, musulmane à 98 %, l'Etat a la mainmise sur la vie religieuse, nommant les imams, leur imposant jusqu'aux thèmes de leurs prêches.

Le journal cite, dans son édition du 9 juin, le cas de Sultanbeyli, un quartier d'Istanbul situé à une trentaine de kilomètres du centre, qui compte 112 mosquées - 104 en état de fonctionnement, 8 en construction - et 27 écoles pour 177 000 habitants. "Les mosquées sont à touche-touche", séparées l'une de l'autre par "200 mètres à peine", détaille Milliyet. Selon la direction des affaires religieuses de la ville, qui a effectué une enquête sur le sujet, les établissements religieux occupent "une superficie allant de 300 à 3 000 mètres carrés", mais sont peu fréquentés, soit "10 à 100 personnes en moyenne pendant les périodes de prière", cinq fois par jour.

"C'est du gaspillage !, déplore Huseyin Eren, le préfet de Sultanbeyli. Les mosquées ont été construites par différentes associations, elles ont une grosse capacité d'accueil, mais on compte rarement plus de 20 fidèles à la prière du matin et guère plus de 100 au plus fort de la journée. (...) Des ressources considérables sont dépensées. Or, avec ces fonds, nous aurions pu construire des écoles, des hôpitaux, des dispensaires", explique-t-il.

MINARET SUR UN BALCON

Quelques jours plus tôt, Milliyet s'était attaché à dénoncer les "maisons de prière illégales" apparues ces derniers temps dans de nombreux immeubles d'Istanbul. Le quotidien les appelle les "camikondu", littéralement "mosquée élevée à la hâte", un jeu de mots en forme de clin d'œil par rapport aux "gecekondu", un terme qui désigne les bidonvilles et qui signifie "bâtis en une nuit". Une photographie publiée à la "une" résume la problématique : on y voit un minaret érigé sur le balcon d'un immeuble d'habitation.

"Aux quatre coins d'Istanbul, appartements, usines, sites industriels ont déjà leur propre mosquée illégale. Dans le quartier de Günesli, l'immeuble Kurban, haut de quatre étages, possède sur son toit un minaret de cinq mètres", écrit Milliyet. La description se poursuit : "A Bahçelievler -autre quartier d'Istanbul-, un autre "immeuble mosquée" possède un toit en forme de coupole et un minaret de trois mètres. (...) A l'ouest d'Istanbul, la "cité des imprimeries" arbore, au dernier étage, un minaret que le regard ne peut manquer." Interrogé, le préfet responsable de ces quartiers s'en remet à la municipalité : "S'il y a quoi que ce soit d'anormal par rapport au permis de construire de ces lieux de prière, il faut faire cesser cela", explique-t-il. Un responsable de la mairie du quartier de Bahçelievler répond : "D'après la loi 3194 -récemment adoptée-, il n'est pas possible d'empêcher ce genre de construction."

La création de ces mescit (salles de prière) au sein d'habitations privées est encouragée par les islamistes, officiellement au nom de la "liberté de culte", une des figures imposées pour pouvoir briguer l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Cette disposition, censée favoriser les "activités des non-musulmans", selon les islamistes, figurait même dans le train de réformes proposé au Parlement dans le cadre de la procédure d'accession à l'UE. Les militaires ne l'ont pas entendu de cette oreille et, à leur demande, le projet de loi sur les lieux de prière a été retiré.

 

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