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L'Europe, médiatrice entre Grecs et Turcs

Daniel Vernet
Le Monde - 22/06/2003

 

Les Turcs n'ont pas trouvé de meilleur soutien à leur candidature à l'Union européenne que les Grecs. C'est paradoxal si l'on se souvient que les deux pays ont été au bord d'un conflit armé, pas plus tard qu'en 1996, pour le contrôle d'un îlot rocheux inhabité de la mer Egée.

Mais c'est un fait que depuis le conseil européen d'Helsinki en 1999, qui a inclus la Turquie dans la liste des treize candidats à l'entrée dans l'UE, Athènes presse ses partenaires d'accélérer le mouvement.

Pas à n'importe quelles conditions.

Les Turcs doivent effectuer les réformes leur permettant de respecter les critères de Copenhague, imposés à tout impétrant, qu'il vienne de l'Europe de l'Est ou du Sud. Et ces critères ne concernent pas seulement la situation intérieure ; ils leur imposent aussi d'apurer les relations avec les voisins.

C'est cet aspect qui intéresse le plus les Grecs, encore qu'il soit lié aux réformes intérieures. Le gouvernement d'Athènes considère en effet que la démocratisation de la Turquie, qui passe par une diminution de l'influence des militaires et leur subordination au pouvoir civil, est la meilleure garantie d'un règlement des litiges portant, d'une part, sur la souveraineté dans la mer Egée et, d'autre part, sur Chypre.

C'est pourquoi les Grecs ont vu d'un bon œil l'arrivée au pouvoir à Ankara du gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP) dirigé par Recep Tayyip Erdogan.

Celui-ci leur paraît déterminé à conduire son pays vers l'Europe, y compris au prix du sacrifice de quelques tabous de la politique extérieure turque. Ceux qu'on appelle "islamistes modérés" ont intérêt à limiter l'intervention des militaires dans la vie politique pour des raisons intérieures - l'extension des libertés publiques, qui permettra l'épanouissement de la religion aux dépens d'une conception militante de la laïcité.

Mais cette diminution devrait avoir aussi des conséquences en politique étrangère.

Non sans quelques raisons, les Grecs sont convaincus que l'armée et les anciens partis de l'establishment kémaliste (du nom de Kemal Atatürk, le père de la Turquie moderne) sont les principaux responsables du maintien de la tension entre les deux pays. Le précédent gouvernement turc était dirigé par le social-démocrate Bülent Ecevit, celui-là même qui était au pouvoir à Ankara en 1974 lors de l'envoi de l'armée turque à Chypre. Même s'il doit tenir compte des militaires, M. Erdogan n'a pas le même engagement personnel sur la question chypriote.

Les armées grecque et turque continuent par ailleurs de se livrer à des provocations, malgré les déclarations de bonnes intentions des ministres des deux pays, qui s'entendent sur "des mesures de confiance". Au mois d'avril, il y a eu, au-dessus de la mer Egée, pas moins de 969 dog fights (combats rapprochés) entre des avions grecs et turcs, qui se disputent l'espace aérien. Athènes pense que les chefs de l'armée turque perpétuent ainsi l'idée d'une menace justifiant leur pouvoir et leur budget.

Un général turc à la retraite reconnaît que ces accrochages permettent de "tester la combativité des troupes" (des deux côtés).

En tout cas, ces escarmouches ne risquent pas, comme en 1996, de dégénérer en un affrontement général parce que les enjeux dépassent les deux pays. La grande réussite de la diplomatie grecque, sous la direction du premier ministre, Costas Simitis, et du ministre des affaires étrangères, Georges Papandréou, est d'avoir "européanisé" le conflit avec la Turquie.

LA JEUNE GARDE PRÊTE

En obtenant que la Turquie soit inscrite sur les listes des candidats à l'Union, elle a placé Ankara devant ses responsabilités et fait de la Commission et du Conseil européen les juges de la bonne volonté turque.

Cette fonction de l'Europe a été soulignée à un séminaire récemment organisé à Izmir par le Centre culturel français et l'Institut Goethe à l'occasion du 40e anniversaire du traité de l'Elysée. Les intervenants ont insisté sur les différences entre la réconciliation franco-allemande et le rapprochement gréco-turc. La guerre de 1919-1923 qui a abouti à des échanges de population et à l'expulsion de deux millions de personnes ne peut être comparée aux guerres franco-allemandes qui ont marqué le XXe siècle.

Encore que déjà à la fin des années 1920, deux hommes d'Etat, Eleftheros Venizelos et Kemal Atatürk, tentèrent un rapprochement entre deux peuples qui avaient vécu en osmose pendant des siècles et venaient d'être séparés par ce que les Grecs appellent "la grande catastrophe de 1923". De là à évoquer Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, il y a un pas que les historiens doivent franchir avec précaution.

Il n'en reste pas moins que le processus européen peut avoir pour la Grèce et la Turquie le même effet qu'il a eu pour la France et l'Allemagne. Dans les années 1950, l'intégration de celle-ci dans la Communauté permettait aux Français de "contrôler" leurs voisins et de diminuer le sentiment de la menace. Pour les Allemands, elle ouvrait la possibilité d'appartenance à la famille des démocraties.

De même, l'intégration de la Turquie dans l'Europe est pour les Grecs une promesse de réconciliation durable avec des voisins beaucoup plus nombreux et plus puissants qui devront d'autant plus respecter les règles de bonne conduite qu'ils veulent être acceptés dans une communauté prospère et démocratique.

Costas Simitis et Georges Papandréou ont imposé cette stratégie contre les traditionalistes partisans d'une politique de la tension.

Dans la Nouvelle Démocratie, le parti de l'opposition, la jeune garde est prête à se rallier à cette idée, comme vient de le dire à ses interlocuteurs turcs la maire d'Athènes, Dora Bakoyannis, qui pourrait devenir ministre des affaires étrangères en cas de victoire aux élections de 2004.

Il faut cependant que cette stratégie apporte des résultats tangibles. La difficulté réside dans l'ambiguïté de l'attitude tant des Turcs que des membres de l'Union européenne. Les premiers ne sont pas sûrs de vouloir faire toutes les réformes douloureuses exigées par l'UE, d'autant qu'ils craignent que les Européens préfèrent les voir en éternels candidats.

Et leurs craintes sont renforcées dès que l'Europe semble repousser les négociations d'adhésion aux calendes... grecques.

 

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