Les deux rêves des chypriotes Philippe Broussard Le Monde - 19/06/2003 Andreas Adamou, pêcheur côté grec, a deux grands espoirs pour son île : l'entrée dans l'Europe et la fin de la partition. Le premier va être exaucé. Entraînera-t-il le second dans son sillage ? Un jour, c'est sûr, Andreas Adamou se rendra "côté turc". Dans une semaine, dans un mois, peu importe ; il ira "là-bas". Pour une fois, ce pêcheur chypriote de 52 ans délaissera l'Adam and Dina, son modeste bateau, ancré dans le port d'Ormidia, au sud de l'île. Son épouse, Panaïota, l'accompagnera sans doute : de tels moments sont de ceux qu'il faut vivre à deux. Leurs enfants seront peut-être là, eux aussi : Adamos, l'informaticien ; Constantina, l'étudiante en mathématiques ; et Marios, le benjamin, qui rêve de devenir pêcheur, comme son père et son grand-père avant lui. Un matin, ils quitteront donc la maison familiale, une bâtisse sans prétention, située au fond d'une impasse. Ils passeront devant la boutique du fleuriste, traverseront le bourg encore endormi et fileront en direction de Pila. A partir de ce village, situé à vingt minutes de route d'Ormidia, il est possible de rallier par l'intérieur des terres ce que les Chypriotes grecs appellent le "côté turc", autrement dit la partie de l'île qui leur a si longtemps été interdite. Un autre monde. Une autre Chypre. A chacun sa langue, ses institutions, sa vision de l'Histoire... Voilà bientôt trente ans qu'Andreas attend cet instant. Trente ans que cet homme chaleureux, dont la peau tannée porte la marque des journées passées en mer, espère la réconciliation entre les 620 000 Chypriotes grecs et leurs 180 000 "compatriotes" turcs, regroupés au nord, sur 37 % du territoire. Une frontière les sépare depuis 1974 : la "ligne verte", contrôlée par les Nations unies. Cette zone tampon, longue de 180 km, est restée totalement hermétique jusqu'au printemps 2003. Pour Andreas et les siens, elle constituait un rideau de fer dressé à vingt kilomètres de chez eux. Et puis, la situation a commencé à se débloquer le 23 avril dernier, quand les autorités turques, soucieuses de donner des gages de bonne volonté à la Communauté européenne, ont ouvert trois points de passage. Depuis, plus de 300 000 personnes ont franchi la ligne, dans un sens ou dans l'autre. L'émotion des retrouvailles a brisé l'idée reçue d'une impossible coexistence (Le Monde du 3 mai). Une île, deux drapeaux. Cette dualité est ici au cur de tout. Côté grec, où vivent Andreas Adamou et sa famille, elle occupe bien plus les esprits que la question de l'intégration, à partir du 1er mai 2004, à l'Union européenne. "La plupart des gens estiment qu'il faut d'abord trouver une solution au problème interne, confirme le pêcheur d'Ormidia. L'Europe sera l'étape suivante." Ainsi va cette île déchirée : quel que soit le sujet abordé, il arrive toujours un moment où la discussion dérive sur les événements de 1974. A l'époque, le pays était uni, les deux communautés cohabitaient depuis des siècles - mais de plus en plus difficilement - sur l'ensemble du territoire. En juillet 1974, les ultranationalistes grecs tentèrent de prendre le dessus en fomentant un coup d'Etat. La Turquie déclencha alors une opération militaire afin de protéger les Chypriotes turcs qu'elle estimait menacés. Cette intervention, perçue par les Grecs comme une invasion, entraîna d'importants mouvements de populations et aboutit à la fameuse scission : au sud, la République de Chypre, reconnue par la communauté internationale ; au nord, la République turque de Chypre du Nord (RTCN), beaucoup plus pauvre et reconnue seulement par les autorités d'Ankara (Turquie). Andreas Adamou n'a rien oublié de ces heures tragiques. Il avait 23 ans, il était soldat. "Pour rien au monde je ne voudrais revivre cela, dit-il. J'ai vu des gens mourir... Avant, il n'y avait pas de problèmes entre Grecs et Turcs, tout au moins dans notre village. Des amis turcs venaient à la pêche avec moi. Après l'invasion, tout a changé. Mes amis sont partis au Nord, je n'ai plus jamais eu de nouvelles d'eux. A l'inverse, des dizaines de milliers de Grecs qui vivaient là-haut ont dû fuir vers le Sud. A Ormidia, ils étaient si nombreux qu'on ne savait plus où les loger, certains ont vécu pendant trois ans sous des tentes." Chaque camp a ensuite rejeté sur l'ennemi la responsabilité de la crise, et l'île s'est retrouvée prisonnière de clivages identitaires. Nicosie, la capitale, a pris des allures de Berlin, ville divisée, ville brisée. A Ormidia, les enfants d'Andreas ont grandi sans côtoyer de Chypriotes turcs. A leurs yeux, ces derniers ont toujours été des inconnus, retranchés derrière la "ligne verte". "Je n'ai pas peur d'eux, confie Constantina, 20 ans. Au contraire, je voudrais les connaître. Mais tous les jeunes de ma génération ne sont pas de mon avis. Ainsi, l'une de mes copines est persuadée qu'elle ne pourra pas vivre avec eux à cause de ce qu'ils ont fait à notre peuple ! Il faut dire qu'à l'école on nous a toujours présenté la version grecque de l'histoire..." Une partie de la population partage ces craintes et s'interroge sur le coût d'une éventuelle réunification. "Qui paiera ? demande un restaurateur des environs de Larnaka. Quand les deux Allemagnes se sont réunies, l'Ouest a tout pris en charge, et je ne veux pas que ce soit la même chose ici." Autre motif d'inquiétude : la stratégie de la Turquie, soupçonnée de sombres projets. "Nous n'avons rien contre les Chypriotes turcs, ce sont nos compatriotes, assurent de nombreux "sudistes". Le problème, ce sont les autres, les colons et les soldats venus d'Ankara ou d'ailleurs. Voilà au moins une bonne raison d'intégrer l'Union européenne. Cela garantira notre sécurité !" Dans un livre intitulé Chypre en Europe (L'Harmattan, octobre 2000), Jean-François Drevet, spécialiste des questions européennes, explique que bien des Chypriotes partagent ce point de vue. "Depuis 1974, écrit-il, l'adhésion à la CEE apparaît comme une protection contre une nouvelle invasion turque et une carte ultime pour mettre fin à la partition." Selon M. Drevet, "aucun pays n'attend davantage de son entrée dans l'Union européenne". Andreas, lui, n'est pas de ceux que l'avenir inquiète. Il n'a jamais cru que la division de l'île était définitive. Il l'aime, ce pays, et sans exclusive, du sud au nord. "Tôt ou tard, poursuit-il, cela finira par s'arranger, j'en suis persuadé. Regardez ce qui se passe depuis le 23 avril... C'était inimaginable il y a encore trois mois ! Le 1er mai 2004, le Sud sera officiellement intégré à l'Union européenne. L'idéal serait que nous vivions cela ensemble, enfin réunis." A son âge, M. Adamou sait que certaines évolutions sont inéluctables, même quand on exerce une profession aussi traditionnelle que la sienne. Le pays a tant changé depuis l'époque où il accompagnait son père au large ! Il avait 12 ans, il débutait dans le métier... Depuis, des dizaines d'hôtels et de restaurants ont été construits le long de la côte, au risque de la défigurer. Larnaka, Limassol et Paphos, les grandes villes du Sud, sont devenues des pôles économiques. Deux à trois millions de touristes scandinaves, allemands, russes et surtout britanniques y viennent chaque année. Quant au secteur grec de Nicosie, il a connu un essor spectaculaire avec l'installation d'innombrables sociétés offshore (le pays en compte 42 000). La partie sud de l'île n'a donc cessé d'évoluer. Et même si les époux Adamou sont demeurés fidèles à Ormidia, le village de leurs ancêtres, ils ont incité leurs deux fils et leur fille à s'ouvrir au monde, à voir "autre chose", à étudier. "Seul Marios, le petit dernier, voudrait être pêcheur, rappelle Andreas, mais je n'y tiens pas. Ce n'est pas un métier d'avenir. Dans ce pays, même les bergers rêvent que leurs enfants deviennent médecins ou enseignants !" Et maintenant, l'Europe... L'autre grand espoir d'Andreas. Il s'y prépare depuis des années, lui qui dirige depuis 1991 le syndicat regroupant les 500 artisans pêcheurs recensés au Sud. Bien sûr, ses conditions de travail n'ont pas grand-chose en commun avec celles de ses lointains confrères belges ou britanniques. Il n'a jamais lancé ses filets au large de l'Irlande ; la coque de son bateau est en bois, le tirant d'eau limité, le moindre rouleau breton la retournerait sans mal... Au village, la pêche est affaire d'artisanat, d'humilité. Le long du quai, face au restaurant Romantzo, les embarcations sont peu nombreuses. Le poisson, quand il y en a, est de petite taille - rougets, picarels de Marida - et vendu sur place aux grossistes de passage. Les tractations se font à l'ancienne, et en espèces, autour d'un vieil étal. A bien y réfléchir, Andreas et ses amis ont tout de même deux soucis majeurs : les dauphins, qui attaquent et détruisent leurs filets ; et la concurrence de ceux qu'ils appellent les "sportifs", des pêcheurs amateurs - mais très bien équipés - dont les bateaux sont autorisés à traîner de longs filets. LES jours de réussite, quand ni les dauphins ni les "sportifs" ne sont de sortie, Andreas peut espérer gagner une centaine d'euros pour une dizaine d'heures de travail, de deux heures du matin à midi. La mer est exigeante, les jours de repos rarissimes. "C'est ma vie, répète-t-il. Je suis libre, indépendant, j'aime ce boulot et je suis prêt à le défendre. Simplement, il faut être conscient des réalités, il y a trop de pêcheurs ici : 150, rien qu'à Ormidia ! Nous devons préserver les réserves de poisson. L'Europe va nous obliger à évoluer." Dans un an, Andreas Adamou rejoindra la confrérie hétéroclite des pêcheurs de l'Union européenne. Comme tous les autres, il devra se soumettre aux ordres de Bruxelles, respecter des normes, appliquer de nouvelles règles d'hygiène, peut-être aussi prévoir une chambre froide. Cela non plus ne l'effraie pas. "Il faudra bien s'adapter ! explique-t-il. L'essentiel est d'avoir l'esprit ouvert, de penser à l'avenir. Le gouvernement devra trouver une solution pour aider les plus jeunes d'entre nous, ceux qui se retrouveront sans rien s'ils quittent le métier. Mon cas est différent. Je continuerai jusqu'à la retraite. Je ne sais rien faire d'autre et je ne m'imagine pas vivre sans la mer." L'Europe, donc. L'Europe, avec ou sans les "compatriotes" du Nord, dont le sort dépend de la Turquie. Andreas n'appréhende pas l'adhésion de son pays, qu'il soit réunifié ou non. Chypre, à l'en croire, ne perdra pas son identité dans cette aventure. "Les Français ont-ils perdu la leur en devenant membres de l'Union ?" Etrangement, son fils aîné, Adamos, paraît plus sceptique. Cet informaticien de 24 ans incarne pourtant la Chypre actuelle. Il est brillant, dynamique, ambitieux, parle couramment anglais et son mariage avec une jeune Moldave qui a vécu plusieurs mois à Paris lui a permis de voir du pays, de découvrir d'autres cultures... N'empêche : Adamos avoue volontiers qu'à ses yeux l'Europe est encore une inconnue. Il demande à voir, à juger sur pièces, avant de se prononcer : "J'ignore ce que cela signifie concrètement dans la vie quotidienne. Disons que j'ai un a priori plutôt favorable mais que je veux du temps pour porter un jugement. Ne soyons pas naïfs : la plupart de mes compatriotes se réjouissent de cette aventure parce que l'appartenance à l'Union nous donnera plus de poids face à la Turquie. Ils espèrent aussi en tirer profit sur le plan économique. Vous savez, les gens d'ici pensent beaucoup au fric. Pour vivre, la plupart d'entre eux ont d'ailleurs plusieurs boulots. Ce pays n'est plus celui que mon père et mon grand-père ont connu. Il faudra du temps pour que les anciens s'adaptent à l'Europe." |