Washington contraint Ankara à faire des concessions à propos des Kurdes Éric Biegala Le Figaro - 13/06/2003 Rude tâche pour Ugur Ziyal. Le sous-secrétaire turc aux Affaires étrangères est attendu la semaine prochaine à Washington pour tenter de recoller les pots cassés des relations avec les Etats-Unis. Le refus turc d'autoriser le transit des troupes américaines vers l'Irak en mars a été particulièrement mal reçu par l'administration Bush. Dès la fin des affrontements en avril, hauts fonctionnaires et éditorialistes turcs s'attendaient à un retour de bâton montrant que le «partenariat stratégique» datant de Bill Clinton avait du plomb dans l'aile. Paul Wolfowitz s'en est chargé le 6 mai sur la chaîne d'information CNN-Türk : «On aurait pu croire que la solidarité musulmane aurait poussé [la Turquie] à aider les Américains à libérer [l'Irak]. Ce n'est pas ce qui s'est passé. (...) Maintenant il faut que la Turquie reconnaisse son erreur», a martelé le secrétaire adjoint à la Défense. L'exigence d'un acte de contrition turc est évidemment inacceptable dans un pays où, comme l'a précisé le chef du gouvernement, on n'a nullement l'impression d'avoir commis une «erreur». Le passage des troupes américaines à l'époque défendu par le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan n'avait pas été entériné par le Parlement et l'exécutif avait dû s'incliner. Ce détour par la représentation nationale semble avoir déplu à Washington, Paul Wolfowitz stigmatisant les militaires turcs qui «n'ont pas fait preuve du leadership que nous attendions». Le numéro deux du Pentagone espérait que les généraux d'Ankara prendraient le pas sur les institutions civiles. «Wolfowitz avait des attentes disproportionnées, il faisait même preuve d'arrogance... Évidemment, aujourd'hui sa déception est énorme», estime un officier général turc ayant participé aux pourparlers turco-américains d'avant-guerre. Certes, le refus de laisser passer les GI a obligé le Pentagone à revoir son plan de guerre. Mais la rebuffade turque n'est pas le seul motif d'agacement. Les menées d'Ankara sur le territoire irakien alourdissent son passif du point de vue de Washington. Jusqu'au dernier moment les Etats-Unis ont insisté pour que la Turquie renonce à envoyer des troupes dans le Kurdistan irakien, l'administration Bush rajoutant in extremis un milliard de dollars au profit des Turcs dans son budget de guerre. Cela n'a pas empêché les forces d'Ankara de tenter une infiltration dans la ville pétrolière de Kirkuk après les affrontements. Selon les militaires américains, qui ont arrêté et reconduit manu militari la petite escouade turque, l'objectif était de déstabiliser le fragile équilibre entre majorité kurde et minorité turcomane dans la deuxième région pétrolière du pays. Les cercles nationalistes d'Ankara ont annoncé de longue date qu'ils ne toléreraient pas le contrôle des puits de Kirkuk par les Kurdes... Avant de revenir à des relations plus cordiales, Washington exige donc de la Turquie qu'elle repense entièrement ses relations avec les Kurdes irakiens. Le message semble avoir été reçu puisque, selon le quotidien Hürriyet, Ugur Ziyal utiliserait sa visite à Washington pour faire valoir la nouvelle donne suivante : «Une attitude plus flexible vis-à-vis des Kurdes en Irak, la suspension de la menace permanente d'intervention dans la région et l'arrêt de l'instrumentalisation des Turcomans comme cinquième colonne de la Turquie.» Ankara serait même prête à accepter la constitution d'un Irak fédéral laissant une large autonomie aux Kurdes. Restera à régler le problème de la présence dans le Kurdistan irakien de plusieurs milliers de soldats turcs. Autre pierre d'achoppement : l'Iran et la Syrie. «Tout ce que la Turquie entreprend vis-à-vis de la Syrie ou de l'Iran doit s'inscrire dans une politique globale en accord avec la nôtre», exigeait Paul Wolfowitz, début mai, quelques jours après une visite éclair du ministre des affaires étrangères turc dans ces deux pays. Là aussi, le message semble avoir été compris. Lors d'un second passage à Téhéran, à l'occasion d'une réunion de l'Organisation de la Conférence Islamique fin mai, le chef de la diplomatie turque, Abdullah Gül, a plaidé pour davantage de démocratie dans les pays musulmans et stigmatisé les inégalités entre hommes et femmes. Du jamais vu dans une telle enceinte. Washington exigera sans doute davantage de la Turquie, notamment sur le dossier chypriote. Le dirigeant chypriote-turc, Rauf Denktash, est accusé d'être à l'origine de l'échec des pourparlers de réunification. Un envoyé spécial de la diplomatie américaine, en tournée dans la région, n'a guère fait mystère de sa volonté de faire pression sur la partie turque pour une reprise des négociations.
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