La Turquie lance un message en ouvrant ses portes aux Chypriotes grecs Nicole Pope Le Monde - 22/05/2003 A partir du 22 mai, les touristes chypriotes grecs pourront visiter la Turquie sans visa. Cette décision, annoncée par le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, est la dernière en date d'une série de mesures visant à débloquer l'impasse politique au sujet de l'île de Chypre. En avril, le dirigeant chypriote turc Rauf Denktash avait décidé d'ouvrir la frontière qui sépare les deux communautés, permettant aux Chypriotes grecs et turcs de visiter la partie opposée de l'île pour la première fois depuis des décennies. L'enthousiasme populaire pourra-t-il se transformer en une solution politique durable ? La réunification de l'île est importante pour l'Union européenne, qui accueillir Chypre en 2004, mais plus encore pour la Turquie. Bien qu'une solution au problème chypriote ne soit pas, officiellement, une condition préalable au lancement des négociations d'adhésion avec Ankara, un accord plus vaste sur le sort de l'île signalerait une volonté de compromis jugée bienvenue dans les capitales européennes. De plus, les Chypriotes turcs, frustrés par leurs horizons limités, font la queue pour obtenir le passeport chypriote qui leur donnera accès à l'Europe : 20 000 demandes auraient été déposées depuis l'ouverture de la frontière, selon les autorités chypriotes grecques. Dès l'arrivée au pouvoir de son parti, en novembre 2002, Recep Tayyip Erdogan avait indiqué son intention de résoudre la question chypriote. Confronté à de fortes résistances de la bureaucratie et de l'armée, il a toutefois été forcé de faire temporairement marche arrière. Le gouvernement poursuit néanmoins ses efforts, et l'ouverture des portes de la Turquie aux Chypriotes grecs en est un signe. Pour pouvoir aller plus loin, la Turquie exige des mesures de réciprocité. "En ce moment, nous attendons de la Grèce qu'elle accomplisse des démarches similaires en faveur des Chypriotes turcs", a déclaré M. Erdogan. "M. Erdogan veut vraiment résoudre le problème, mais il a besoin de l'aide de l'UE et de la partie grecque", estime Metin Munir, un éditorialiste chypriote turc. DES RÉFORMES PROPOSÉES La Turquie réclame, notamment, la levée de l'embargo commercial sur les produits en provenance de Chypre du Nord, une entité qui n'est pas reconnue par la communauté internationale. A Bruxelles, la Commission devrait annoncer des mesures, notamment commerciales, en faveur d'un rapprochement entre le Nord et le Sud, et Günter Verheugen, le commissaire à l'élargissement, devrait visiter les deux parties de l'île au début de juin. Les efforts diplomatiques sur Chypre ne sont cependant qu'un volet de l'offensive lancée par le gouvernement turc pour faire avancer son projet d'adhésion. Un projet visant à démocratiser les lois turques va être soumis à l'Assemblée nationale. Les amendements prévoient notamment la levée de l'article 8 de la loi antiterroriste, qui fait obstacle à la liberté d'expression, et l'élargissement d'une réforme permettant les émissions en kurde sur les chaînes de télévision privées. Le rapprochement avec l'Union revêt aujourd'hui une importance particulière pour Ankara, compte tenu du refroidissement de ses relations avec Washington. Malgré les tentatives mutuelles pour réparer les dégâts causés par le refus turc d'autoriser l'ouverture d'un front nord contre Bagdad, le dialogue entre Ankara et Washington reste difficile. Le département d'Etat tient des propos conciliants, mais la colère des "faucons" du Pentagone est évidente. Le mécontentement exprimé par les Américains intervient à une période où le rôle de l'armée est débattu plus ouvertement en Turquie. Malgré des doutes exprimés par de hauts gradés sur le contenu des réformes en cours, le gouvernement semble déterminé à les soumettre à l'Assemblée nationale. Le premier ministre Erdogan a d'ailleurs annoncé que les vacances du Parlement seraient retardées jusqu'à l'adoption des nouvelles lois. "Nous serons courageux, nous ferons confiance à notre peuple, nous prendrons les mesures nécessaires", a déclaré le ministre des affaires étrangères, Abdullah Gül, affirmant la détermination du gouvernement à se rapprocher de l'Europe. "Nous ne laisserons pas passer cette chance."
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