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A Chypre, la question des propriétés risque de ternir
l'enthousiasme des retrouvailles

Marie Jégo
Le Monde - 03/05/2003

 

Satisfaits par l'ouverture, le 23 avril, de la ligne de démarcation qui, depuis 1974, divise Chypre en deux, les Chypriotes turcs s'interrogent néanmoins sur les raisons qui ont poussé les autorités locales à ouvrir une brèche dans le mur, six semaines après avoir rejeté le plan de paix proposé par le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan.

"La diplomatie du peuple a triomphé", lance Mehmet Ali Talat, le chef du Parti républicain (CTP, socialiste), un opposant de toujours au chef de la communauté chypriote-turque, Rauf Denktash. Comme lui, la plupart de ceux qui militent en faveur de la réunification pensent que les grandes manifestations organisées, cet hiver, par les syndicats et l'opposition ont joué un rôle décisif dans la prise de décision.

"Le gouvernement du nord de Chypre a ouvert parce qu'il y était poussé. De toute façon, la partie grecque allait le faire, ils l'ont juste devancée", arguë Hürrem Tulga, qui dirige l'association des petits commerçants. Face au refus obstiné de Rauf Denktash d'organiser un référendum sur la réunification et l'arrimage de l'île à l'Union européenne, Hürrem et ses amis ont organisé un "mini-référendum" sauvage à l'échelle d'un village et comptaient bien élargir leur champ d'action. "Plutôt que d'attendre que les Chypriotes turcs mécontents franchissent la ligne de façon spontanée, ils ont préféré l'ouvrir et contrôler le processus. Je pense qu'ils craignaient un scénario similaire à celui de la chute du mur de Berlin en 1989", explique Ünsal, une avocate qui fut de toutes les grandes manifestations de rue cet hiver.

"Une chose est sûre : cette décision ne peut avoir été prise sans l'aval d'Ankara", explique Kutlay Erk, le maire socialiste de la partie nord de Nicosie. Puissance tutélaire au nord, la Turquie maintient sur place 35 000 soldats, règle les salaires d'autant de fonctionnaires et perfuse l'économie locale à raison de 500 millions de dollars par an (560 millions d'euros). Tout comme la question kurde, arménienne, celle du rôle de l'armée au sein de l'Etat, ou celle du culte d'Atatürk, la question chypriote figure au registre des causes nationales en Turquie : les responsables militaires y veillent jalousement. Tout au long des négociations entamées en 2002 avec la partie grecque, sous les auspices de l'ONU, le Conseil national de sécurité turc - une sorte de cabinet de l'ombre dominé par les militaires - n'a jamais cessé depuis Ankara de rappeler son soutien à Rauf Denktash, et son attachement au statu quo.

Une autre raison de l'ouverture de la ligne verte, selon Kutlay Erk, est constituée par "les 2 600 plaintes présentées par les Chypriotes grecs devant la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg". Ces personnes réclament réparation pour avoir été privées de la jouissance de leurs biens, restés pour eux inaccessibles au Nord depuis l'intervention de l'armée turque en 1974. En 1998, dans l'affaire dite Loizidou (du nom de la requérante chypriote-grecque), la Turquie a été condamnée à une pénalité qui se monte aujourd'hui à près de 1 million de dollars avec les intérêts. "Si vous souvenez bien, dans cette affaire, la Turquie a été condamnée pour avoir privé cette Chypriote grecque de la jouissance de son bien et aussi pour l'avoir empêchée d'avoir librement accès à sa propriété. Or des dizaines de milliers de Chypriotes grecs sont dans le même cas", rappelle M. Erk, dont le slogan électoral lors de son élection à la mairie en juin 2002 était : "Ouvrir la ligne !".

C'est désormais chose faite et des milliers de Chypriotes grecs continuent chaque jour de la traverser pour se rendre au Nord. Mais la question des propriétés laissées en 1974 par les 200 000 Chypriotes grecs fuyant l'avancée de l'armée turque reste entière. Ces jours-ci, il n'est pas un village du nord de Chypre qui n'ait reçu la visite de familles entières venues du Sud pour revoir la maison familiale. Ce retour se déroule plutôt bien, mais l'incertitude demeure. Propriétaire d'un petit hôtel-restaurant non loin du port de Girne (Kyrenia, en grec) au Nord, Ilnur Isik a ainsi, pour la seule journée d'hier, reçu la visite de trois familles : celle de l'ancien propriétaire, celle de l'ancien locataire et enfin celle de l'ancienne cuisinière du restaurant, revenue à 94 ans avec ses enfants. "Pour le moment les anciens propriétaires n'ont pas de revendications mais je sens bien que cette question va venir sur le tapis",confie Ilnur après leur départ.

Il se dit prêt dans le futur à payer des compensations mais certainement pas à rendre ce qu'il estime être son bien. "D'abord ce que vous voyez là n'a rien à voir avec ce que nous avons trouvé ici en nous y installant il y a vingt-neuf ans, explique-t-il. Ma famille avait une propriété au sud de l'île que nous avons dû quitter dans le cadre des échanges de populations qui ont eu lieu après l'intervention. Aussi ai-je reçu celle-ci en compensation. Dernièrement je suis allé au Sud voir la maison familiale, mais il n'en reste rien ! Alors que faire ? Restituer les biens ? Je ne pense pas qu'ouvrir la porte à de nouveaux litiges soit une solution. C'était là l'aspect le plus faible du plan Annan -qui envisageait, en novembre 2002, la création d'un Etat doté de deux "entités indépendantes"-. Rendre après trente ans ? Mais où irai-je ? Après tout, je n'ai jamais demandé à venir ici", explique-t-il, un brin de colère dans la voix.

 

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