| Séisme : des dizaines d'enfants ensevelis en Turquie Eric Biegala Le Figaro - 02/05/2003 Un violent tremblement de terre a fait au moins 85 morts dans l'est du pays. L'effondrement d'une école risque d'alourdir le bilan. Au moins 85 morts, 200 disparus et des dizaines de blessés : c'était le bilan hier soir du tremblement de terre qui a ravagé dans les premières heures de la matinée la région de Bingol, dans l'est de la Turquie. A 3 h 27, un séisme mesuré à 6,4 sur l'échelle de Richter a couché par terre une dizaine de bâtiments dans le centre de Bingol. Les villages des environs ont également été touchés. La population s'est immédiatement précipitée dans les rues, patientant à l'extérieur de peur que les répliques ne fassent s'effondrer les bâtiments déjà touchés. Plus d'une centaine de secousses supplémentaires avaient été enregistrées hier en fin d'après-midi, la plus importante atteignant la cote de 5 sur l'échelle de Richter. Toute la journée, les équipes de secours, les journalistes et surtout les familles se sont pressés autour des décombres empilés de l'internat de Çeltiksuyu. Quelque 198 adolescents résidaient dans cet établissement et ont été surpris en plein sommeil. Les quatre niveaux du bâtiment se sont affaissés les uns sur les autres, lui donnant l'allure d'un gigantesque mille-feuille. Manifestement, si les murs réputés porteurs n'ont pas tenu, c'est qu'ils étaient construits en brique, comme très souvent en Turquie. «L'étable que j'ai bâtie de mes propres mains a tenu mais l'école non», expliquait, furieux, à l'agence Anatolie Abdullah Günal, le père de l'un des pensionnaires extrait indemne des décombres. «Ce ne sont pas les piliers du bâtiment mais les armoires en métal des pensionnaires qui les ont protégés», se scandalisait pour sa part le quotidien populaire Hürriyet sur son site Internet. En fin d'après-midi, plus de 70 adolescents avaient été extraits de l'amas de béton et de fer, miraculeusement épargnés grâce à leurs casiers et leurs lits superposés. Une fois de plus, c'est donc la qualité des constructions qui est en cause et surtout les conditions dans lesquelles les bâtiments publics ont été édifiés. En 1999, lors du séisme d'Izmit, qui avait coûté la vie à plus de 20 000 personnes, des quartiers entiers avaient été réduits en poussière à cause d'entrepreneurs peu regardants sur les moyens et surtout les matériaux utilisés... Arrivé en fin de matinée à Bingol, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a concédé qu'il ne pouvait s'agir de simples négligences : «Ce n'est pas un hasard si les bâtiments publics ont subi plus de dégâts [que les autres]. Les conditions des appels d'offre n'ont pas été respectées et les contrôles n'ont pas été faits», a-t-il déclaré. Il faut dire que ces constructions ont été les premières et parfois les seules à s'effondrer, conséquence probable de contrats passés avec des entrepreneurs véreux... Reste que les particuliers n'ont pas non plus pris les mesures qui s'imposaient. Selon la chaîne de télévision NTV, sur les 22 500 unités d'habitation que compte la province, seules 388 avaient souscrit l'obligatoire contrat d'assurance en cas de tremblement de terre, signe que le non-respect des normes ou des lois n'est guère l'apanage des constructeurs. De retour dans la capitale, le chef du gouvernement a d'ailleurs enjoint les autorités civiles comme la population à se montrer davantage vigilantes : «Certes il y a des lois, mais cela ne suffit pas, a remarqué Recep Tayyip Erdogan. Il s'agit d'un problème général d'éthique : quand la constructibilité du sol n'est pas avérée, quand la qualité des matériaux est insuffisante et quand les contrôles ne sont pas effectués, eh bien le résultat nous l'avons sous nos yeux.» Également décriées en 1999, la qualité et la rapidité des secours semblent cette fois avoir été à la hauteur. En quelques heures, la plupart des institutions d'État ont été mobilisées : Sécurité civile, Croisant rouge, ministère de la Santé, sans oublier l'état-major, qui annonçait le déploiement de son bataillon spécialisé dans le secours aux personnes victimes de catastrophes naturelles, une unité qui avait tragiquement fait défaut il y a quatre ans. Comme en 1999 également, la Grèce s'est empressée de proposer son aide, sous la forme d'une équipe de secours et d'une enveloppe de 300 000 Û. Les deux pays avaient entamé à l'époque un spectaculaire rapprochement à l'occasion des séismes qui avaient ravagé la Turquie puis la Grèce en quelques semaines. Pour le moment, les autorités turques n'ont toutefois pas fait appel à l'aide étrangère. Le Croissant rouge annonçait que ses équipes d'urgence avaient atteint la zone vers 10 h 30 hier matin, soit tout de même 6 heures après le séisme. Celui-ci a frappé en pleine nuit une région particulièrement déshéritée du pays. La zone est d'abord très isolée. Deux routes principales permettent d'y accéder, à partir d'Erzurum au nord et de Diarbakir au sud, mais il faut compter à chaque fois deux bonnes heures de voiture pour parvenir jusqu'à Bingol. La guerre qui a opposé entre 1984 et 1999 les indépendantistes kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) à l'armée d'Ankara a complètement isolé la région où les investissements sont réduits à leur plus simple expression. Quant au revenu moyen par habitant, il est à Bingol quatre fois moins important que la moyenne nationale, dix fois moindre que celui d'Istanbul. |