La plupart des combattants kurdes se sont retirés de Kirkouk Bruno Philip Le Monde - 13/04/2003 Après la protestation de la Turquie, les Américains ont obtenu le départ de leurs alliés peshmergas, mais la ville est livrée à elle-même. Tombée la veille, Kirkouk était, vendredi 11 avril, livrée à elle-même. Des hommes en armes qui n'avaient pas l'apparence de combattants kurdes circulaient dans les rues, où plusieurs bâtiments de l'ancien régime et la faculté de droit brûlaient. Le matin même, les milliers de peshmergas des deux factions militaro-politiques du Kurdistan irakien autonome voisin, entrés dans la ville jeudi après le départ des dernières forces de Bagdad, avaient pour la plupart évacué Kirkouk. La protestation de la Turquie, peu désireuse de voir les Kurdes étendre leur contrôle sur la région, a conduit les Américains à demander à leurs alliés peshmergas de retirer leurs forces. Quelques centaines de combattants kurdes restent néanmoins dans Kirkouk et des policiers de la circulation sont venus de Souleymanieh (Kurdistan irakien) pour tenter de ramener un semblant d'ordre. "Tous les gens en armes qui s'étaient autoproclamés peshmergas ont dû partir, soutient le "général" Mam Rostam, de l'Union patriotique kurde (UPK). Les Américains vont envoyer du renfort, ils contrôlent déjà les puits de pétrole et pourraient bientôt utiliser l'aéroport." Car ce sont bien les troupes américaines, dont un faible contingent de parachutistes est arrivé vendredi en ville, qui seront chargés d'assurer la loi et l'ordre. Pour l'instant, l'anarchie s'est installée : à la nuit tombée, sur fond de tirs de Kalachnikovs, des peshmergas en tenue camouflée s'emploient à empêcher des pillards de s'enfuir et confisquent les biens dérobées. Une communauté de la ville est particulièrement mécontente : les Turkmènes, minorité originaire de Turquie, se plaignent des pillages dont ils estiment faire souvent les frais. "La situation est très mauvaise en ville, on m'a volé ma voiture, les pillards kurdes font ce qu'ils veulent", affirme Omar. A ses côtés, un ami arabe, médecin, demande avec angoisse : "Mais quand donc les Américains vont-ils prendre le contrôle de la ville ?" LA COLÈRE DES JEUNES ARABES Dans son nouveau bureau du centre ville, le responsable du Front turkmène irakien, Kamal Moustapha Yaci, n'a pas hésité, dès son arrivée du Kurdistan voisin (où vit également une minorité de cette même ethnie), à installer une bannière bleue sur la rue proclamant que "Kirkouk appartient aux Turkmènes". Dans l'ambiance délétère d'une cité fraîchement tombée et que les Kurdes revendiquent comme leur capitale, il y a de quoi échauffer les esprits. "Oui, ajoute sérieusement M. Yaci, dont la formation a la réputation d'être un "sous-marin" d'Ankara, il y a des Kurdes dans Kirkouk, mais dans deux quartiers seulement..." Il faut dire que la politique d'"arabisation" de Saddam Hussein a chassé de Kirkouk nombre de Kurdes, réfugiés par dizaines de milliers au Kurdistan depuis 1991. L'équilibre démographique de la ville s'en est trouvé modifié même si aucune statistique fiable n'est disponible. Les Arabes qui ont profité de cette politique auraient, pour beaucoup, déguerpi avant la chute de la ville. Il en reste encore, mais ce sont des gens pauvres, logés dans des sortes de HLM, à la périphérie. "Les Arabes et les Kurdes sont comme des frères", affirme bruyamment l'un d'eux. "Les Kurdes veulent se venger contre nous", clame cependant un autre homme devant l'entrée d'un immeuble, un certain Mahmoud Ibrahim dont on apprendra plus tard les fonctions passées : il était l'un des fedayins du régime, chargé de résister... A ses côtés, une femme gémit : "On n'a plus rien à manger, les marchés sont fermés, qu'est-ce qu'on va faire ?"Le soir, une foule de jeunes jettent des pierres sur les voitures dans l'avenue principale, provoquant la panique. Des scènes semblables, voire plus violentes, auraient eu lieu ailleurs. De jeunes Arabes protestant contre les pillages ? Ou contre le manque de ravitaillement ? Il est en tout cas plus que temps de jeter les bases d'une administration temporaire. Un général américain et deux colonels ont rencontré vendredi les responsables locaux de la municipalité de Kirkouk ainsi que les chefs peshmergas et le "premier ministre" de l'UPK, Baram Saleh. Un comité sous la présidence d'un officier des Etats-Unis devrait être créé avec des représentants des différentes composantes ethniques de la ville. Dans l'espoir d'empêcher que les passions ne l'emportent en ces lendemains de dictature où tout semble permis. |