L'éternelle obsession kurde d'Ankara Halkawt Hakim Courrier International - 03/04/2003 Turcs et Américains ne sont pas d'accord sur l'avenir de l'Irak. Leur principal point de divergence porte sur le Kurdistan irakien, qui angoisse Ankara, explique l'intellectuel kurde Halkawt Hakim. Il ne se passe pas un jour sans qu'Ankara affirme sa détermination [à passer outre au souhait des Américains et] à envahir les régions de Mossoul et de Kirkouk. En même temps, afin de rassurer leur opinion publique, les militaires et les politiques turcs soulignent en permanence que la Turquie est un pays qui compte aux yeux de l'Oncle Sam. Il en va ainsi de la Turquie : les choses ne sont jamais simples avec cette puissance en déclin depuis quatre siècles et frappée pour cette raison d'un complexe d'infériorité. En ce moment, c'est le Kurdistan irakien [de facto autonome depuis 1991] qui donne des sueurs froides aux responsables turcs. Ils sont inquiets surtout depuis que leur propre vision de l'avenir de l'Irak commence à diverger de celle des Etats-Unis. La première guerre du Golfe avait abouti à l'instauration d'une zone de sécurité pour les Kurdes de l'Irak. Depuis, la politique turque s'est obstinée à présenter la situation dans le Nord irakien comme une menace fondamentale. Cette crainte n'était pas motivée par la présence de combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan [PKK, anciennement dirigé par Abdullah ÷calan], mais par la possibilité qu'une politique de faits accomplis se traduise dans la durée par la reconnaissance officielle des territoires autonomes et fournisse un modèle aux Kurdes de Turquie. Dans le contexte de la guerre, les Kurdes constituent un important facteur de déstabilisation pour Saddam Hussein. La ville de Kirkouk est à portée de main des Kurdes. Ils connaissent parfaitement la région et y disposent d'alliés locaux qui considèrent comme eux que la ville leur appartient pour des raisons à la fois historiques et démographiques. La majorité de ses habitants est en effet kurde depuis des siècles. Quant à l'armée américaine, elle pourra compter sur l'appui de ses alliés kurdes et n'aura pas besoin d'exposer ses soldats à des risques majeurs. Il n'en est pas de même pour ce qui est de l'armée turque, qui, si elle devait décider d'aller à Kirkouk, se retrouverait au milieu d'une foule hostile à plusieurs centaines de kilomètres des frontières turques. Les habitants de la région, qui ont appartenu à l'ancien Empire ottoman, savent que les Turcs représentent une menace pour eux. La Turquie est actuellement dans une situation économique catastrophique, à bien des égards comparable à celle de l'Argentine. Son unique force réside dans sa position géopolitique, qui lui permet de négocier encore son soutien aux Américains. La Turquie est militairement forte, mais économiquement faible. Elle ne renoncera pas à son rêve d'accaparer les richesses pétrolières concentrées autour des villes de Kirkouk et de Mossoul. Toutefois, les Américains ne sont pas des rêveurs, mais des gens réalistes. Ils laisseront peut-être les Turcs entrer au Kurdistan irakien pour un certain temps. Mais, même avec une présence militaire turque dans le nord de l'Irak, l'idée d'un Kurdistan indépendant restera la grande frayeur d'Ankara. |