Pour les Kurdes de Turquie, le souvenir de la "sale guerre" de 1984-1999 reste vivace Nicolas Bourcier Le Monde - 01/04/2003 La crise irakienne pose à nouveau la question de l'avenir de ce peuple, meurtri par quinze ans d'affrontements entre l'armée et les séparatistes qui ont fait quelque 35 000 morts. Sur le mur, des photos de militants de la cause kurde assassinés ou disparus, des fleurs. Au fond du couloir sans lumière se trouve le bureau des responsables locaux du Dehap (Parti démocratique du peuple, pro-kurde) de Kiziltepe, cité-dortoir kurde de plus de 100 000 habitants du sud-est de la Turquie. Ici, on s'installe sans prévenir, on sirote un thé en écoutant les habitués parler en kurde, parfois en turc. La guerre chez le voisin irakien, les craintes et le fol espoir qu'elle suscite, mais aussi les souvenirs douloureux qu'elle réveille : "Le peuple kurde est très sensible actuellement, explique Cemil Aydogan, ancien responsable de l'association des droits de l'homme et candidat du parti dans la ville de Mardin aux dernières élections législatives. Nous sommes tous contre cette guerre, mais pour la création d'une fédération démocratique kurde au Kurdistan sud-Irak du nord-." "La région est sous le feu,reprend un voisin anonyme. En 1991, c'est nous qui avions déjà le plus souffert. Aujourd'hui, si Bush cherche à éliminer Saddam, la Turquie, elle, continue à être en conflit avec le peuple kurde." FOSSÉ ÉCONOMIQUE ET CULTUREL Bien sûr, les propos du chef d'état-major turc, le général Hilmi Özkök, indiquant qu'il n'enverrait des soldats supplémentaires du côté nord irakien que de manière coordonnée avec les Etats-Unis, sont de nature à faire baisser la tension dans la région. Mais la menace d'un conflit entre les troupes turques massées à la frontière et les factions kurdes irakiennes, susceptible d'embraser le sud-est de la Turquie où vivent 13 millions à 15 millions de Kurdes, est tenace. Le retour des points de contrôle de la gendarmerie et de la police sur les grands axes routiers et les routes de campagne, depuis plusieurs semaines, alimente une sourde fièvre. Ce n'est que depuis le 30 novembre que l'état d'urgence, en vigueur au Kurdistan turc depuis le début du conflit opposant la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, séparatiste) à l'armée régulière, a été levé. Cette "sale guerre", comme on l'appelle, est dans toutes les mémoires. Elle aura durée quinze ans (1984-1999), coûté la vie à 35 000 personnes et pris fin avec l'arrestation d'Abdullah Öcalan, le chef des rebelles, aujourd'hui enfermé à vie sur un îlot en mer au large d'Istanbul. Dans cette région exsangue et affichant un islam très vif, "la police peut encore débarquer chez vous la nuit, juste pour fouiller la maison et vous faire attendre debout pendant des heures", souligne un sympathisant de la cause kurde. Le fossé économique et culturel entre l'ouest et l'est de la Turquie renforce le sentiment de nombreux Kurdes, détenteurs des mêmes droits que les Turcs, de n'être que des citoyens de seconde zone. "Si la Turquie devient un pays démocratique comme n'importe quel pays membre de l'Union européenne et reconnaît les droits des Kurdes, alors il ne sera plus question de division, de séparatisme ou d'autonomie", assure Cemil Aydogan. La crise irakienne permet à la presse de poser à nouveau la question de l'avenir des Kurdes de Turquie. Dans le quotidien Yeni Safak, proche du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, l'éditorialiste Ali Bayramoglu assure que "la Turquie doit absolument changer sa politique kurde". "En réduisant la question kurde à une simple question frontalière, le gouvernement s'est piégé lui-même. La Turquie paie aujourd'hui son incapacité à régler la question kurde par des moyens démocratiques", estime-t-il. "ASSIMILATION FORCENÉE" Dans la même veine, Umit Firat, un intellectuel kurde reconnu, affirme au mensuel alternatif Post Express que "la Turquie est le seul pays qui ne reconnaît pas l'identité des Kurdes, pratiquant une politique d'assimilation forcenée". Selon lui, "les Kurdes ont toujours été une source de paranoïa pour Ankara". Il rappelle que c'est dès 1970, lorsque Bagdad a commencé à accorder des droits aux Kurdes irakiens, que les militaires ont intensifié les pressions contre les Kurdes du sud-est de la Turquie. Dans un entretien au Monde, Mehmet Abasoglu, président du Hadep, un autre parti pro-kurde, affirme, quant à lui, ne pas avoir engagé de négociations avec l'opposition nord irakienne. Ali, un ancien villageois, a perdu un frère dans les montagnes en combattant aux côtés du PKK. Un autre dort en prison. "Je ne veux plus voir du sang couler, dit-il. La Turquie a toujours nié l'existence des Kurdes. Mais pour autant, je n'ai jamais pensé partir vivre de l'autre côté de la frontière en cas de création d'un Kurdistan autonome au sein d'une fédération irakienne." Il fait parti de ces 3 millions de Kurdes jetés sur les routes au rythme des destructions par les blindés de l'armée turque. D'abord quelques villes, ensuite les villages : l'objectif était de nettoyer les zones soupçonnées de fournir un soutien aux guérilleros du PKK. "Pourquoi aller à Kulp ? La guerre en Irak, ce n'est pas ici !"Un rictus à peine perceptible aux lèvres, le soldat n'en dira guère plus. Le poste de contrôle sur cette route de campagne restera fermé aux regards indiscrets de l'étranger. Derrière, la frontière irakienne est à moins de 40 kilomètres. Devant, à quelques encablures, sur cette terre d'Anatolie brûlée par le soleil, se trouvent Lice et Kulp. Deux petites villes dont les noms évoquent encore autant de plaies dans la conscience des Kurdes de Turquie. TROIS JOURS ET TROIS NUITS "Cela a commencé à 10 heures, un matin, peu avant la fin du mois de septembre 1992. Il faisait beau quand tout est devenu brusquement noir. Les militaires ont bombardé pendant trois jours et trois nuits, raconte Gül, mère trentenaire venue se réfugier à Diyarbakir. Ce n'est qu'au cinquième jour que nous avons pu fuir."Seul un journaliste du quotidien Milliyet a pu alors entrer dans la ville meurtrie, "strictement encadré par les militaires" précise-t-elle. "Ici comme à Lice, chaque famille avait un ou deux fils membre du PKK", poursuit-elle. Esra, voisine de quartier de Gül, rend rarement visite à ses parents restés à Kulp. "Les contrôles sur la route sont fréquents et, jusqu'à l'année dernière, on n'avait pas le droit de transporter plus de 5 kg de nourriture. Une fois, un gendarme m'a demandé pourquoi ma peau était si foncée", explique-t-elle. Ayse est la dernière de la famille. Jeune femme de 22 ans, au regard sombre, elle avait 11 ans à l'époque des faits. Il a fallu attendre l'année dernière, lors d'un reportage télévisé consacré aux incursions des militaires israéliens à Jénine, pour entendre ses premiers mots consacrés aux événements de Kulp. Debout, elle s'est mise à parler machinalement aux images diffusées à l'écran : "Un soldat est venu dans ma direction et m'a dit qu'il était triste pour moi parce que nous allions tous mourir." Après cette évocation douloureuse, elle est repartie dans sa chambre. "Nous avons toujours du mal à en parler entre nous", reconnaît Esra. "Le pire, c'est le calme. C'est comme si le sol se dérobait sous nos pieds."Silence. Puis elle poursuit d'une voix plus posée : "Aujourd'hui, on a peur que cela recommence. Si les militaires turcs interviennent quand même en Irak du nord et que cela se passe mal avec les Kurdes irakiens, le risque d'un nouveau conflit dans notre région est grand. Et nous souffrirons encore." -------------------------------------------------------------------------------- Colin Powell à Ankara, puis à Bruxelles
Le secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, devait se rendre, mardi 1er avril, à Ankara puis à Bruxelles, pour rencontrer des responsables turcs, de l'Union européenne et de l'OTAN, a annoncé le porte-parole du département d'Etat, lundi. La décision de ce voyage a été prise dimanche, selon le porte-parole, Richard Boucher. Ce déplacement constitue le premier voyage à l'étranger de M. Powell depuis le début de la guerre en Irak. Le secrétaire d'Etat compte notamment aborder avec ses interlocuteurs "les questions relatives au conflit, mais également à l'après-conflit", allusion à une reconstruction de l'Irak dans la perspective du départ du président Saddam Hussein, a déclaré M. Boucher. M. Powell pourrait notamment évoquer, principalement à Bruxelles, la possibilité d'associer d'autres pays que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne à la stabilisation et au maintien de l'ordre après le conflit, a ajouté le porte-parole. "Concernant la stabilisation et le maintien de la paix, les forces américaines seront là, mais il pourrait y avoir des moyens d'associer d'autres pays", a-t-il déclaré, tout en soulignant que les réflexions sur ce sujet en étaient encore "à leurs touts débuts". A Ankara, le chef de la diplomatie américaine devait tenter d'apaiser les tensions provoquées par le refus de la Turquie d'autoriser le transit sur son sol de troupes américaines se rendant en Irak. - (AFP.) |