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A TA TURQUIE, Association socio-culturelle

LA TURQUIE DANS LA PRESSE FRANCAISE

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La Turquie l'arme au pied

Le Point - 28/03/2003

 

Ankara n'a pas hésité à contrarier l'allié américain et n'entend pas abandonner ses intérêts au Kurdistan. Quitte à y intervenir militairement.

Il règne une indescriptible fièvre dans ce bâtiment du vieil Istanbul, à deux pas de la rue piétonnière Istiklal, que survolent les mouettes du Bosphore. Avec des mines d'insurgés, syndicalistes, militants de différents partis, enseignants, artistes se sont donné rendez-vous ce soir-là, pour insuffler une nouvelle dynamique à leur combat : dire non à la guerre. Et forcer un peu plus les dirigeants du pays à le clamer tout haut. A la tribune, l'universitaire et critique de cinéma Vecdi Sayar. En verve, cheveux mi-longs coiffés en arrière, lunettes cerclées, cet ancien attaché culturel à Paris est devenu le partenaire acharné de ces anti-guerre, à la tête du collectif Initiative de paix.

Singularité turque : la rue ne veut pas de la guerre, à 85 % ou 90 %, selon les sondages, mais a souvent peur de manifester, dans un pays où l'influence des militaires reste importante. Alors, le collectif a créé ses réseaux et lancé ses volontaires sur la place publique. Ce sont eux qui ont réussi à mobiliser 50 000 manifestants à Ankara, le 1er mars, forçant le Parlement à refuser le passage de 62 000 soldats américains sur le territoire turc. Un camouflet pour la Maison-Blanche. Une sérieuse crise entre les deux capitales, alliées depuis un demi-siècle.

A la tribune d'Istanbul, il est question d'empêcher des dérapages. La dernière manifestation s'est soldée par des vitrines brisées, et les forces de l'ordre ont chargé brutalement. « Ce serait vraiment du gâchis si tout s'arrêtait maintenant, dit Vecdi Sayar. La Turquie a réussi à dire non à l'armée... » C'est une petite révolution. Un pied de nez aux janissaires turcs. Les généraux sont en effet sortis trois fois de leurs casernes en quarante ans pour s'emparer des rênes du pouvoir.

Les militants anti-guerre mènent la danse. Sur le campus de l'université d'Istanbul, entre ruelle des Bouquinistes et Süleymaniye Camii, la grande mosquée de Soliman le Magnifique, témoin de la grandeur et de la décadence de l'Empire ottoman, l'étudiant Tarek Pisnis se déclare contre la guerre en Irak. Avant de se prononcer sans hésitation pour l'envoi de troupes turques au Kurdistan d'Irak : « Ça servira à sauver notre pays et à barrer la route aux terroristes du PKK ! », les guérilleros indépendantistes du sud-est de la Turquie, dont beaucoup sont réfugiés dans les montagnes d'Irak du Nord. De l'autre côté de la Corne d'Or, qui fend Istanbul comme une épée, une main a tracé dans la neige matinale : « Non à la guerre », slogan dérisoire que le soleil effacera dans l'après-midi. Comme pour renforcer les dires de ce journaliste istanbuliote selon lequel les Turcs sont pacifistes à mi-temps...

« En Turquie, presque toute la population est contre la guerre. Le problème, c'est qu'ils mettent des "mais" ! » Dans un café de la place Taksim, pouls de la ville moderne, la sociologue Oya Baydar, cheville ouvrière d'Initiative de paix, aimerait que le débat soit plus clair : « A quoi cela sert-il de barrer la route aux GI américains, plaide-t-elle, si c'est pour envoyer des soldats turcs ? » Sept mois par an, cette enseignante de l'université, devenue romancière, s'exile sur une île dans la mer de Marmara, à cinq heures de bateau des rives de la ville, pour écrire ses livres, à califourchon sur deux continents, au mitan du Vieux Monde et de l'Orient. Quoi de plus naturel pour écrire un roman sur un byzantinologue de retour dans sa ville et en quête d'identité... « A l'instar de la Turquie, qui cherche elle aussi son chemin, et l'a trouvé par ce combat contre les partisans de la guerre », dit l'écrivain.

26 milliards de dollars d'aide en jeuEn contrebas, ce sont quatre navires de guerre turcs qui parcourent le Bosphore en provenance de la mer Noire, comme si l'armée voulait montrer qu'elle a encore son mot à dire devant cette ville en effervescence. Les ferrys qui relient la rive européenne à l'Asie semblent leur barrer la route, avant de s'écarter prudemment. Les bateaux du Bosphore composent un singulier ballet, et les deux flottes, militaire et civile, semblent s'entendre à merveille malgré les rodomontades d'hier et les clameurs de l'ancienne Byzance.

Intronisé nouveau vizir début mars, le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a réussi un coup de maître : satisfaire la rue sans décevoir tout à fait l'armée, qui a toujours regardé d'un oeil sourcilleux l'irrésistible ascension de ce militant islamiste, à la tête du Parti de la justice et du développement (AKP), majoritaire au Parlement depuis novembre dernier. Mais les militaires, eux, ont accordé leur blanc-seing aux Américains. En espérant récolter quelques dividendes de la guerre d'Irak, en matériels et équipements. Et bénéficier d'une partie de la manne promise - 6 milliards de dollars de dons plus 26 milliards d'aides indirectes et de prêts étaient en jeu.

Las ! les généraux turcs ont dû faire profil bas face au Parlement, qui a une nouvelle fois rejeté la demande de Washington le 20 mars. Déception ? Pas sûr. En échange, les soldats d'Ankara pourraient s'aventurer dans les maquis kurdes de l'Irak du Nord. Une zone tampon de 20 kilomètres de profondeur leur est accordée. Et Washington, un temps hostile à cette avancée, fermerait, dit-on, les yeux à condition que cette incursion soit limitée et ne concerne ni Kirkouk ni Mossoul. Erdogan, de son côté, ne serait pas mécontent de ce rejet. Loin d'avoir brusqué le général Hilmi ÷zgok, le chef d'état-major de l'armée turque, il aurait obtenu sa bénédiction. « Il joue finement, commente un ancien diplomate turc. Après un bras de fer sur la question de Chypre, il s'arrange désormais avec le chef d'état-major. L'un a besoin de l'autre. » Et les Etats-Unis ont tout de même octroyé une aide de 9,5 milliards de dollars à Ankara (dont 1 milliard de dons) en échange d'une autorisation de survol de la Turquie pour leurs avions.

La grande muette turque peut donc dépêcher ses chars de l'autre côté de la frontière. Déjà, dans les vallées contrôlées par le dirigeant kurde Massoud Barzani, notamment à Amadiya et Bamarni, plusieurs centaines de militaires turcs - et sans doute jusqu'à 3 000 soldats et logisticiens - ont planté leurs tentes depuis le milieu des années 90, pour combattre les indépendantistes du PKK. Et, à entendre les sources turques, quelques renforts auraient été envoyés récemment, ce que dément formellement l'entourage de Barzani.

Même sans la totalité de la manne américaine, l'armée turque a donc, du moins partiellement, les mains libres. Et peut scruter en toute quiétude l'horizon troublé du front nord irakien. Avec en tête trois prétextes : juguler les velléités d'indépendance des Kurdes au nord de l'Irak - les dirigeants de l'enclave autonome, eux, préfèrent évoquer la solution fédérale à l'intérieur de l'Irak ; protéger les Turkmènes, héritiers de la domination ottomane en terre de Mésopotamie ; et empêcher un exode, peu probable au demeurant, des Kurdes en cas de représailles irakiennes au-delà de la ligne de démarcation, comme ce fut le cas lors de la première guerre du Golfe. « Il faut éviter la balkanisation de la région, dit Bülent Akarçali, qui fut membre du gouvernement lors de la première guerre du Golfe. D'autant que les Kurdes d'Irak sont entièrement manipulés par la CIA, et se comportent comme s'ils étaient les mercenaires des Américains ! » Va pour la rhétorique.

Les vraies raisons sont ailleurs, disent les détracteurs des militaires : l'armée a bien en ligne de mire les villes de Mossoul et Kirkouk. « C'est une ancestrale revendication turque, souligne, dans un vieux café d'Istanbul, l'écrivain Yigit Bener, traducteur de "Voyage au bout de la nuit", de Céline. Mustafa Kemal avait voulu récupérer, lors du traité de Lausanne de 1923, les anciennes possessions ottomanes du vilayet [province] de Mossoul. Les militaires, kémalistes dans l'âme, n'y ont jamais renoncé... »

L'enjeu du « pacifisme turc »Il n'empêche ! L'armée, forte de 800 000 hommes, doit digérer cette rebuffade. Et tente de sauver la face. L'envoi de centurions de l'autre côté de la frontière pourrait avoir de sérieuses conséquences. D'abord, les peshmergas kurdes - littéralement « ceux qui vont au-devant de la mort » - entraveront cette marche ottomane. A moins d'un accord formel avec les Etats-Unis : une zone-tampon pour les Turcs, et un front ouvert dans le nord de l'Irak grâce à une action conjointe des combattants kurdes et des forces spéciales américaines. Ensuite, l'intrusion turque pourrait réveiller la suspicion de l'Iran, qui risquerait de se lancer à son tour dans la bataille de Kirkouk avec ses bataillons de chiites irakiens enrôlés dans l'armée de l'ASRII (Assemblée supérieure de la révolution islamique en Irak) de l'ayatollah Al-Haqim. Enfin, estiment plusieurs analystes turcs, la démocratisation en Turquie en serait d'autant freinée.

Voilà bien l'enjeu du « pacifisme turc ». Ouvrir le pays au forceps. Et imposer une nouvelle vision aux différents centres de pouvoir turcs. « Seuls 40 % du pouvoir sont aux mains du gouvernement civil, dans ce pays », estime Oral Çalislar, éditorialiste du quotidien Cumhuriyet. Dans le bâtiment qui appelle des volontaires et manifestants de tout poil, Yildiz ÷nen ne dit pas autre chose. A la tête de la Coordination antiguerre en Irak, qui regroupe 150 organisations, créée en octobre dernier, elle veut étendre le mouvement à toute la Turquie. « Le mouvement de paix est nouveau en Turquie. Le défi, c'est aussi d'aider la société civile à naître. La vraie démocratie va venir de là. »

Au sein de son organisation se rencontrent pour la première fois islamistes et kémalistes. « La Turquie est en train de mûrir sur le plan de la démocratie, même si les Kurdes souffrent encore énormément », estime Kiraz Bicici, qui dirige l'Association pour les droits de l'homme, et est sous le coup d'une peine de trois ans et neuf mois de prison pour avoir critiqué le gouvernement en matière de politique carcérale. « Si les Turcs ne s'opposent pas à la guerre, ce serait une fuite en avant. Le renforcement du pouvoir des militaires est le blocage de tout le processus en cours. »

« On a raté le train en marche »Diplômé de sciences politiques, opposé à la contraception, père de deux filles qui portaient le voile par militantisme, le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, 48 ans, a saisi la balle au bond. Lui qui rêve d'ancrer davantage son parti, l'AKP, au sein de la société turque a compris l'enjeu de la bataille en cours : transformer et démocratiser l'islamisme turc. Même si les milieux d'affaires sont furieux. Même si la presse, elle-même liée aux grands groupes économiques, tance de temps à autre « le premier islamiste du pays » pour ses choix.

« On a raté le train en marche, fulmine Kamran Inan, ancien ministre d'Etat et ex-ambassadeur auprès de l'Onu à Genève. Non seulement on s'attire les foudres des Etats-Unis, qui nous offraient tout sur un plateau d'argent, mais, en plus, nous allons rester à l'écart du nouvel ordre mondial. La rue, en Turquie, il faut l'écouter, mais ne pas la suivre »...

Réponse de l'éditorialiste Oral Çalislar, plusieurs fois emprisonné par les militaires : « A quoi cela sert-il de s'aligner sur les Américains ? Nous l'avons fait pendant cinquante ans et les résultats sont là : pas de réelle démocratie, un revenu par tête qui est passé de 3 000 dollars il y a quinze ans à 2 000 aujourd'hui, et des dédommagements dérisoires pour notre participation à la guerre du Golfe en 1991. Aujourd'hui, on s'aperçoit qu'on peut se passer d'un vieil allié... »

Erdogan, lui, suit son bonhomme de chemin. Fort du soutien de toute la population, y compris des républicains, qui vouaient hier encore aux gémonies l'islamisation du pays, et qui aujourd'hui vénèrent l'« islamo-bourgeoisie » du parti AK. Entre l'armée, qui tempère son courroux, et la rue, grossie des islamistes et des kémalistes, le nouveau vizir a réussi son double pari : effacer son passé de bête noire des militaires et entériner son ralliement à l'Etat laïque. Pour un peu, on le sacrerait roi du louvoiement, entre sabre et goupillon. Dans le détroit du Bosphore, et sur les eaux troubles qui bercent désormais la Sublime Porte, ce trait a rang de valeur cardinale.

 

Le vilayet de Mossoul
« Homme malade de l'Europe », l'Empire ottoman a perdu le vilayet - province - de Mossoul à la fin de la Première Guerre mondiale. Quatre jours après la signature de l'armistice de novembre 1918, les Britanniques pénètrent dans Mossoul, qui est attribuée au nouvel Etat irakien. Depuis, les revendications turques sur cette contrée riche en pétrole n'ont pas cessé.

En 1923, quand la République turque émerge des cendres de l'Empire ottoman, l'envoyé de Mustafa Kemal, Ismet Inonu, remet la question sur la table lors du traité de Lausanne. « Tombeur » du sultanat, aboli l'année précédente, en 1922, Kemal, dit Atatürk - le « Père de tous les Turcs » - président de la jeune République, est en position de force : il a réussi à reconquérir les territoires légués à l'Arménie par le traité de Kars, et a chassé Français et Italiens de leurs bastions, sur la côte méditerranéenne. Les Grecs, qui ont lancé trois offensives, sont défaits.

Mais, si Londres cède sur les territoires kurdes - à l'est de la Turquie d'aujourd'hui -, la capitale britannique émet en revanche une fin de non-recevoir aux desiderata de Kemal sur Mossoul.

Périodiquement, les militaires ressortent cette carte de leur casquette. Deux raisons pour remettre à l'ordre du jour leurs vieilles revendications : la crainte d'un vide du pouvoir en Irak et la peur que les Kurdes ne fassent main basse sur le pétrole de Kirkouk - qui abriterait le cinquième gisement au monde -, afin de mieux asseoir une entité autonome, voire indépendante. Ce que contestent les deux dirigeants kurdes : pour Massoud Barzani et Jalal Talabani, l'or noir sera redistribué à toutes les factions du nouvel Irak. Et le Kurdistan, intégré dans un Etat fédéral, n'accédera jamais à l'indépendance O. W.

    

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