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A TA TURQUIE, Association socio-culturelle

LA TURQUIE DANS LA PRESSE FRANCAISE

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Les mystères d'Istanbul

Alexandre Adler
Le Figaro - 27/03/2003

 

IRAK Après que les Américains ont cherché à convaincre la Turquie de rester leur allié.

Les grandes surprises à la guerre n'ont pas pour habitude de s'annoncer. C'est ainsi que, pendant que tous les protagonistes scrutaient la résistance de Bassora ou s'interrogeaient sur la précision des missiles destinés à Saddam, le véritable coup de tonnerre provenait d'un pays en paix, la Turquie. Non seulement cet allié fondamental de l'Occident, unique membre musulman de l'Otan, finissait par refuser tout ce que les Etats-Unis lui demandaient sur le plan militaire, mais il allait bien plus loin encore en formulant une stratégie offensive en matière kurde qui pourrait aboutir à un renversement géopolitique spectaculaire.

Plus jamais la relation américano-turque – si tout simplement elle persiste – ne sera la même. Et si l'on ajoute cette perturbation turque au front du refus germano-franco-belge et à quelques discrètes abstentions ailleurs, c'est peut-être l'Otan elle-même qui vient d'entrer en agonie.

Or le chemin par lequel on a pu en arriver jusque-là est hérissé de petits mystères. Tout commence en 1997-1998 lorsque l'armée turque, pour la première fois, renonce à mettre en scène un coup d'Etat contre le gouvernement à direction islamiste de Necmettin Erbakan. Les islamistes qui se réclament alors de la Prospérité (Refah) – ils essaieront encore par la suite la Vertu (Fazilet) pour s'arrêter enfin sur la Blancheur (AK) – espèrent se maintenir au pouvoir en jouant sur les divisions de la droite libérale, et la complaisance d'une gauche intellectuelle égarée et bouffonne pour laquelle l'islam incarnerait le peuple et l'armée l'oppression.

Déjouant le piège, le général Karadayi, le chef d'état-major d'alors, force par la voie parlementaire la constitution d'un bloc laïque étendu comprenant la gauche démocratique, le centre droit mais aussi un parti d'extrême droite qui se soigne, l'Action populaire de Mehmet Bahceli, lequel, pourtant, avait été un temps l'allié électoral de ces islamistes vertueux et prospères. Mais, après tout, le nouveau premier ministre de la coalition, le socialiste Bülent Ecevit, n'avait-il pas lui-même fait entrer pour la première fois Erbakan dans son gouvernement, celui-là même qui annexa le nord de Chypre en 1974 et engagea la diplomatie turque dans un éphémère tournant proarabe et prosoviétique?

Oubliés ces griefs du passé, le gouvernement Ecevit (1998-2002) assura pour l'essentiel ce rempart anti-islamique qu'on attendait de lui. Peu à peu, la maladie inexorable du premier ministre se précisant et la retraite du président de la République Suleiman Demirel se confirmant, la dynamique de cet exécutif d'urgence sera, en fait, de plus en plus libérale, de plus en plus ouverte sur l'adhésion à l'Europe et les progrès de l'Etat de droit incarnés par les deux vedettes de l'équipe, le ministre des Affaires étrangères Ismaïl Cem et celui des Finances, ancien vice-président de la Banque mondiale, Kemal Dervis, secondés un temps par un courageux ministre de l'Intérieur.

Encouragés par le nouveau président social-démocrate Necdet Setzer, un magistrat intransigeant et très laïque, le binôme Cem-Dervis était parvenu à marginaliser de plus en plus les points de vue nationalistes de droite et de gauche des frères ennemis Bahceli et Ecevit. Bien préparée par d'incontestables succès diplomatiques et économiques, la prise de pouvoir définitive de ce groupe social-libéral et européen bénéficiait encore, le 10 septembre 2001, pour s'accomplir jusqu'au bout, de trois bonnes années de course en tête avant l'échéance électorale normale pour créer un grand rassemblement démocratique et peut-être même changer quelques règles électorales particulièrement absurdes comme la barre des 10%. Seule l'armée grommelait, sentant qu'à terme son rôle spécifique en sortirait remis en cause par Bruxelles, mais préférait au bout du compte ce redressement kémaliste modéré à la dérive islamiste précédente.

C'est donc bien, là aussi, le 11 septembre que tout bascule. L'armée, revenue au premier plan en Afghanistan fin 2001, prend très vite la mesure des opérations américaines prévues en Irak et peut-être demain vis-à-vis de l'Iran. De leur côté, Dervis et Cem commencent à prendre peur, une peur immémoriale, car ces deux hommes sont l'expression parfaitement réussie des capacités assimilatrices de la classe dirigeante turque depuis près de cinq cents ans: Albanais de pure souche, les Dervis ont géré pendant près d'un siècle les finances impériales. Leur dernier rejeton, Kemal, est issu d'une mère germano-hollandaise antinazie et a épousé une Américaine... Son amour profond pour la Turquie n'en fait pas tout à fait un vrai Turc, en tout cas pas de l'Anatolie profonde.

Rejeton d'une dynastie politique, les Ipekçi, fondateurs du grand quotidien libéral de gauche Hürriet, Ismaïl Cem a un peu pris la place de son oncle sauvagement assassiné dans les années 70 par Mehmet Ali Agça, le futur meurtrier du Pape. Les Ipekçi sont de ces familles juives venues de Naples ou d'Espagne au XVIe siècle qui suivirent le faux messie Sabbataï Zvi dans la conversion à l'islam au XVIIe siècle, mais tout le monde en Turquie considère ces «sabbatéens» comme très superficiellement musulmans. Pour toutes ces raisons, Cem n'aspire à être qu'un numéro deux tandis que Dervis hésite à agir: ces deux hommes issus de la plus pure aristocratie ottomane peuvent-ils engager seuls la Turquie dans une grande guerre au côté des Etats-Unis et contre un grand pays musulman, l'Irak, traditionnellement le plus proche de la Turquie, sans déclencher contre eux une vague populiste?

Ce sont leurs hésitations qui amènent la revanche dérisoire d'Ecevit, affaibli par la maladie, qui les pousse à la démission et ainsi à des élections anticipées. Tandis que Cem constitue un petit parti scissionniste de la gauche démocratique d'Ecevit, Dervis reste au contraire trop longtemps en place au gouvernement pour finir par trouver in extremis un strapontin dans le parti de centre gauche rival, le Parti républicain du peuple (CNP), qui avait été exclu la fois précédente de l'Assemblée par la barrière des 10%. Même ainsi, chamailleries et divisions persistent: une simple entente de la gauche modérée pour fusionner les listes aurait déjà permis que celles-ci obtiennent en octobre 2002 autant de sièges que les islamistes, dont les 25% de voix ne constituent en rien un triomphe. Tout montre au contraire que, pour des raisons tout à la fois inconscientes et parfois délibérées, la gauche a décidé de se rendre sans combattre et favorisé délibérément aux élections anticipées d'octobre 2002 l'arrivée au pouvoir, seuls enfin, des nouveaux islamistes, ripolinés de blanc.

Pourquoi? Ici aussi, oublions les clichés sur la Turquie laïque: depuis 1950, les musulmans ont su contourner l'héritage kémaliste et faire retour dans la politique turque, de plus en plus ouverte et compétitive grâce aux confréries soufies de toutes sortes, les «Tekkés», lesquels sont devenus des sources garanties de voix pour des partis de droite prétendument laïques, mais profondément dépendants de leur électorat traditionaliste.

A la tête du nouveau parti conservateur de la Mère Patrie, Canap, depuis le début des années 80, Türgüt Özal a su offrir à un pays encore très menacé de guerre civile, un modèle de réconciliation du kémalisme de l'État et de l'islam de la société, que les nouveaux dirigeants du parti islamiste, AKP, cherchent à reproduire à présent. A bien des égards, l'émergence électorale actuelle de l'islam politique relève davantage de la restructuration, les avoirs électoraux des Tekkés se regroupant dans un seul parti au lieu de deux ou trois comme auparavant, que de l'explosion d'un fondamentalisme religieux véritable dont la société civile turque ne veut à aucun prix. L'expulsion symboliquement importante d'Erbakan et des islamistes durs du nouveau parti, son ralliement à l'Europe et ses liens solides avec les éléments prooccidentaux en Arabie saoudite tels le prince Saoud de Fayçal, parachevaient sa modération toute nouvelle dont la gestion municipale des deux capitales, Istanbul et Ankara, avait déjà donné un avant-goût, depuis six ans.

On comprend, dans ces conditions qu'un consensus de banquiers, d'entrepreneurs, de journalistes et de militaires se soit fait pour éviter la vraie bataille électorale et propulser délibérément les islamistes au pouvoir au moment le plus crucial de la crise du Proche-Orient. Désormais le parti casse ou il passe... avec l'aide et l'encadrement des véritables élites turques, qui s'évitent les choix les plus difficiles. C'est ce qui s'est produit en quelques semaines: porté par une vague populaire de plus en plus antiaméricaine, aiguillonné au Parlement même par la surenchère de quelques députés de la gauche laïque, le Parti blanc a donc fait tout ce que l'armée, elle aussi foncièrement hostile à la guerre, n'aurait jamais osé manifester à visage découvert devant ses amis américains.

C'est ainsi que la rupture s'est faite très aisément en apparence avec toute la stratégie de Washington. Côté européen, les militaires ont manipulé à leur habitude le leader local Rauf Denktash pour dynamiter le compromis politique intervenu à Chypre et favoriser au meilleur moment l'élection d'un démagogue intransigeant du côté grec. Ainsi les ponts sont-ils coupés avec Washington, comme le voulaient sans y croire les islamistes, et les passerelles encore faibles, emportées vers Bruxelles, à la satisfaction des militaires et des souverainistes de la gauche. L'armée américaine évacue le territoire turc la mort dans l'âme; mais on ne verra plus avant bien longtemps la diplomatie américaine assiéger l'Europe pour qu'elle y accueille la Turquie ou exiger des Républiques ex-soviétiques d'Asie centrale qu'elles s'entendent prioritairement avec Ankara. L'alliance israélienne elle-même, se retrouve au point mort depuis que les diplomaties saoudienne et égyptienne s'entendent avec les Turcs pour préserver l'intégrité de l'État irakien unitaire, dominé par les sunnites.

Autrement dit, la nouvelle Turquie repose désormais sur un compromis historique opéré à chaud entre deux anciens ennemis institutionnels irréductibles au sein de l'Empire ottoman, dont la vision du monde a fini par converger après deux bons siècles et demi de brouille, d'un côté les janissaires, devenus l'armée turque voltairienne et mécréante, et de l'autre, les oulémas, devenus, par la grâce de la démocratie parlementaire, Parti islamiste de la justice et du développement. Pour l'instant, les premiers qui redoutaient l'européanisation de l'Etat et la libéralisation trop rapide de l'économie, ont préféré donner ses chances à un populisme musulman qui acceptait de s'autolimiter, en gérant avec lui une rupture calculée avec l'Occident. Les termes mêmes des exigences turques au Kurdistan irakien en disent d'ailleurs long sur l'ancienneté des conceptions qui les sous-tendent. Le gouvernement d'Ankara souhaite continuer à entretenir des relations paternalistes avec Massoud Barzani et Djalal Talabani, les deux chefs kurdes irakiens, se bornant à combattre sur le terrain les restes des combattants du PKK soldés par la Syrie et l'Iran.

Un seul objectif stratégique le ferait passer de la guerre couverte à la guerre ouverte: le contrôle du pétrole de Kirkouk par un véritable émirat kurde irakien qui utiliserait tout de suite cette manne pour déstabiliser tous les États voisins, la Turquie en tout premier lieu. Ce sont donc là des buts de guerre modérés, dissuasifs et réalisables qu'Ankara brandit en ce moment, avec l'espoir d'être entendu, non des Américains, mais des Arabes et des Iraniens. Cette Turquie bicéphale et antiaméricaine qui naît à présent fait encore semblant de croire que le nouveau bloc franco-allemand pourrait accompagner ses nouvelles ambitions pour faire pièce à Washington. Plus lucide et doté d'une meilleure vision à long terme, l'un des chefs de l'armée le général Tuncer Kilinc, avait pourtant balayé d'un revers de main l'option européenne il y a quelques mois et évoqué, à la surprise générale, une réconciliation stratégique, «non pas avec le monde arabe mais avec la Russie et l'Iran». Le grand jeu régional ne fait donc que commencer, et il se livre peut-être une première partie décisive un petit peu au nord de Bagdad entre un Azerbaïdjan à la fois prorusse et proturc, une Tchétchénie qui cherche à sortir de la guerre, une Géorgie et un Kurdistan qui demeurent proaméricains. Nous sommes tout juste à l'est du jardin d'Eden. L'arbre de la connaissance du bien et du mal ne peut qu'y fleurir.

    

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