La "belle vie" perdue des camionneurs de Silopi Nicolas Bourcier Le Monde - 25/03/2003 "Avec cette guerre tout est fini", dit-il. Assis au bord de l'avenue principale de Silopi, dernière ville turque avant la frontière irakienne, Ahmet, jeune chauffeur de camion de 28 ans, attend nerveusement le chaland à l'ombre d'une Renault 12, son taxi jaune. Un chauffeur reconverti pour cause de fermeture de la frontière aux poids lourds, en septembre 2001. "Les gros camions-citernes des compagnies nationales et internationales agréées pouvaient encore passer au compte-gouttes jusqu'à Bagdad avant le déclenchement des frappes. Maintenant, les derniers reviennent la peur au ventre", explique-t-il, le regard fixé sur ce long tronçon de route, bordée par des centaines de semi-remorques laissés à l'abandon. "Fichu métier", lâche-t-il. Débarqué à Silopi après que l'armée turque a détruit son village, soupçonné de servir de base arrière au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, séparatiste), Ahmet achète deux camions hors d'âge en 1995, au moment de la levée de l'embargo sur le commerce frontalier avec l'Irak. "Nous étions autorisés à charger 11 000 litres de mazout du côté irakien, mais nous ne pouvions transporter que 9 500 litres du côté turc", se souvient-il. Alors parfois, lui et ses collègues parvenaient à passer le surplus en fraude pour le vendre directement aux stations-service de la région : " C'était la belle vie. On trouvait à Silopi la dernière voiture à la mode, trois jours seulement après qu'elle soit passée dans une publicité à la télévision." A raison d'un aller-retour autorisé environ tous les trois mois, chaque voyage lui rapporte entre 3 000 et 5 000 dollars (presque autant d'euros). En 1999, les autorités turques imposent de vendre la précieuse cargaison irakienne directement à Tipik, une société turco-britannique. Les revenus d'Ahmet sont divisés par trois, "mais on s'en sortait parce que l'on continuait d'acheter à Zaho -première ville irakienne en venant du poste-frontière de Habur- de la nourriture de base pour la famille, près de 70 % moins cher qu'en Turquie". TRAFIC DE CARBURANT Ankara ne voyait pas d'un bon il ce trafic de carburant dont bénéficiaient également les Kurdes d'Irak du Nord. "Ils vendaient le pétrole de Saddam Hussein, prélevaient une taxe de transit et achetaient toute sorte de denrées que nous leur apportions dans nos camions", explique Ahmet. Progressivement, la Turquie a donc restreint le développement de ce corridor commercial jusqu'à sa fermeture définitive. "Les autorités turques veulent empêcher le développement d'un Etat kurde indépendant, mais c'est nous qui en souffrons le plus !", poursuit-il. Aujourd'hui, 50 000 camions rouillent à Silopi faute de chargement. Les petits ateliers de réparation qui longent la grande route en direction de Harbur restent désespérément vides. En ville, le petit commerce local a du mal à survivre. Au total, ce sont plus de 16 000 chauffeurs qui attendent désespérément que la situation se débloque. "Je n'ai aucun espoir, affirme Ahmet. La guerre en Irak va mettre le pays à genoux. Et pour la grande majorité des conducteurs du coin, c'est encore pire. Au moins, j'ai un taxi qui me permet de travailler." Sa dernière course en Irak remonte au 7 février 2003. Un passager irakien venu rejoindre sa famille. |