La Turquie autorise le survol de son territoire mais pas le transit de GI vers le nord de l'Irak Nicolas Bourcier Le Monde - 21/03/2003 Washington met en garde Ankara contre l'envoi de troupes turques de l'autre côté de la frontière pour tenter de contrôler la situation dans le Kurdistan irakien. Les relations se tendent entre les Etats-Unis et la Turquie, qui s'apprêterait à envoyer des troupes dans le nord de l'Irak pour y contrôler l'action des partis kurdes. "Nous sommes opposés à toute action unilatérale de la Turquie ou de qui que ce soit dans le nord de l'Irak", a déclaré le porte-parole du département d'Etat américain, Richard Boucher, jeudi 20 mars à Washington. "Nous avons fait savoir clairement à la Turquie que nous nous opposons à toute action militaire qui ne serait pas sous le contrôle de la coalition" anti-irakienne. Cette mise en garde est intervenue après le vote, jeudi, par le Parlement turc par 332 voix contre 202 d'une motion du gouvernement lui demandant à la fois d'autoriser le survol du territoire turc par l'aviation américaine et de lui permettre de déployer lui-même des troupes en Irak. Présentée juste avant le lancement des opérations anglo-américaines, cette motion est très en retrait par rapport aux demandes de l'administration Bush, qui attend toujours le feu vert pour le transit de GI's sur le sol turc, afin de pouvoir ouvrir un front nord dans son offensive contre l'Irak. Le 1er mars, les députés turcs s'y étaient opposés lors d'un premier vote. Depuis, le gouvernement de M. Erdogan, qui a autorisé, la semaine dernière, l'installation de neuf nouvelles bases américaines le long de sa frontière avec la Syrie et l'Irak, semble vouloir gagner du temps. "D'abord, les bombardements aériens, ensuite le passage de l'infanterie terrestre par le front nord : cela pourrait laisser quelques jours pour l'adoption d'une nouvelle motion autorisant le passage des troupes américaines", explique un expert militaire turc. DÉPLOIEMENT UNILATÉRAL Un refus d'Ankara priverait la Turquie d'assistance financière américaine. "Il y a eu des discussions sur un paquet d'aide financière pour la Turquie qui était lié à l'acceptation par la Turquie d'un plan de coopération global. Cela ne s'est pas concrétisé et le paquet n'est pas sur la table et n'y sera pas", a déclaré jeudi le porte-parole de la Maison Blanche, Ari Fleischer. L'offre d'une provision de 6 milliards de dollars, initialement promise par Washington pour atténuer l'impact économique du conflit, "n'était valable qu'en cas de totale coopération militaire", a dû expliquer le ministre de l'économie, Ali Babacan. Certains signes laissent entrevoir une prochaine action militaire turque du côté nord irakien. Leur tâche, selon Ankara, consistera à canaliser l'afflux de réfugiés vers une zone neutre sur la frontière, du côté irakien. La Turquie cherche à peser de tout son poids dans la région par crainte de voir les 13 à 15 millions de Kurdes, qui vivent dans le sud-est de la Turquie, "contaminés" par leurs frères irakiens en cas de création d'un Kurdistan autonome au sein d'une Fédération irakienne. D'après le porte-parole du gouvernement turc, Cemil Cicek, les Etats-Unis auraient accepté "le principe" de ce déploiement, ce dont la réaction de Washington permet de douter. Les Américains craignent des affrontements entre les Turcs et leurs alliés dans le Kurdistan irakien. Ils n'ont cessé de mettre en garde Ankara contre un déploiement unilatéral en Irak du nord, contrôlé par des factions kurdes hostiles aux troupes turques. Mardi dernier, lors d'une réunion dans la capitale turque, les Kurdes irakiens auraient, pour leur part, accepté de placer leurs forces sous commandement américain. Jeudi à Silopi, dernière ville turque avant la frontière irakienne, plusieurs centaines de personnes sont venues acclamer le passage des voitures, en provenance d'Ankara, des représentants des deux factions kurdes qui se partagent la souveraineté du Kurdistan irakien. Trois personnes ont été interpellées par la police. Cette manifestation révèle un état de tension nouveau dans la région. Vingt-quatre heures après le déclenchement de l'opération anglo-américaine et les premiers bombardements sur Bagdad, le calme régnait toujours, vendredi 21 mars au matin, dans les rues de cette ville frontière et ses environs. Jeudi, une dizaine de camions turcs sont parvenus à quitter le territoire irakien en franchissant le poste frontière de Habur, à 15 kilomètres au sud de Silopi. "Les Irakiens m'ont fait attendre deux jours, affirme Mehmet Emin Celik, au volant de son poids lourd. Il y a encore beaucoup de gens de l'autre côté. D'après ce que j'ai vu, environ une quinzaine de collègues sont bloqués à Fatha -ville située entre Bagdad et Mossoul-". Certaines rumeurs font état d'actes de violences sur des chauffeurs turcs de la part d'Irakiens excédés par la situation de guerre. Environ une cinquantaine de véhicules turcs seraient immobilisés en territoire irakien. |