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La Turquie entre dans la guerre à reculons

Thierry Oberlé
Le Figaro - 19/03/2003

 

Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, éprouve de nombreuses difficultés à convaincre sa base.

Deux pas en avant, un pas en arrière, comme le faisaient les soldats ottomans, les yeniceri, durant les défilés militaires du temps de l'empire. Après bien des hésitations, Ankara s'apprête à offrir des facilités aux troupes américaines mais son feu vert a des airs de service minimum. Concernant en priorité l'ouverture de l'espace aérien pour un survol du territoire, il devrait permettre l'usage des bases aériennes américaines installées le long de la frontière et particulièrement à Incirlik.

Les Etats-Unis ont un besoin urgent de ce consentement afin de compléter la phase de pilonnage du dispositif de défense irakien prévu lors du déclenchement des hostilités. Ils ont besoin également de débarquer rapidement le matériel transporté sur les navires mouillant au large du port d'Iskenderun et transportable par route en Irak.

L'inertie observée jusqu'à présent par les autorités turques est une forme d'argument politique. Le 1er mars, le Parlement, à forte majorité islamiste, a rejeté à trois voix près un projet de motion permettant un déploiement terrestre des forces américaines. En réaction, Washington a menacé de priver la Turquie d'une promesse de don financier d'un montant de 6 milliards de dollars (environ 6 milliards d'euros).

Le rejet par les députés de la proposition gouvernementale a pu être interprété comme une réaction d'amateurisme de la nouvelle équipe islamiste aux commandes du pays depuis seulement un plus de trois mois. Le désaccord a aussi été appréhendé, principalement par la presse américaine, sous l'angle d'une simple querelle de «marchands de tapis». Mais il paraît aujourd'hui révélateur d'un différent bien plus profond sur la question kurde.

Les Turcs affirment vouloir pénétrer massivement à hauteur de plusieurs dizaines de milliers d'hommes au Kurdistan irakien. L'opération n'a pas l'aval de Washington. «La Turquie a des obligations. Sa coopération avec les Etats-Unis n'est pas remise en cause, mais elle passe par la voie de la négociation. S'il n'y a pas d'assurance sur une intervention turque dans le nord de l'Irak, il n'y aura pas de support», explique le politologue Seyfi Tashan. Ankara justifie sa volonté interventionniste par un souci de maîtriser les flots de réfugiés fuyant les éventuelles attaques du régime de Bagdad et d'assurer les intérêts de la minorité turkmène, forte de plus 500 000 personnes, en Irak. Mais le message passe mal. La Turquie est soupçonnée de vouloir occuper Mossoul et Kirkouk, les deux principales villes du nord de l'Irak.

Colin Powell s'est dit lundi soir «très sensible» aux préoccupations turques. Le Conseil de sécurité national turc s'est réuni dans les heures suivantes pour ajuster le tir. Convoqué dans les grandes occasions, il rassemble l'aréopage militaire, le président de la République, le premier ministre et les ministres de la Défense et de l'Intérieur. Le cénacle a préparé les ultimes négociations conduites hier à Ankara sous l'égide américaine avec les représentants de l'opposition kurde irakienne.

A en croire les officiels turcs, des milliers de partisans armés du PKK sont prêts à profiter du chaos irakien pour engager une guerre de libération. En dépit de ses revers tactiques et de la trêve décrétée il y a quatre ans, le mouvement indépendantiste se préparerait à un nouvel affrontement. Dans un communiqué publié à Francfort en Allemagne, le Kadek, l'organe politique du PKK, a prévenu de l'imminence d'un «soulèvement» pour des raisons de «légitime défense». Il donne même une date, le vendredi 21 mars. «Si la Turquie entre dans le conflit, la guerre va durer cent ans», préviennent les séparatistes. Ces gesticulations justifieraient l'extrême nervosité d'Ankara.

Arrivé au pouvoir après dix-sept ans de combat politique, le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, éprouve de réelles difficultés pour obtenir le soutien de sa base sur un alignement aux côtés d'une Amérique favorable aux thèses de l'opposition kurde irakienne. «Erdogan a été surpris par le vote négatif du Parlement le 1er mars. Il ne s'attendait pas à autant de défections. Si les néoconservateurs de son parti sont sur une ligne proaméricaine, une partie de ses députés reste très hostile à une dépendance vis-à-vis des Etats-Unis. Les pressions qu'il subit sont énormes, mais il est forcé de les intégrer», affirme un diplomate occidental.

«Nous sommes voisins de l'Irak depuis des milliers d'années et cela va continuer. Le pays a intérêt à s'entendre avec le nouveau pouvoir qui apparaîtra à Bagdad», tempère pour sa part le politologue Seyfi Tashan.

  

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