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En Turquie, près de la porte de Habur, l'état d'urgence levé
récemment a été réimposé

Nicolas Bourcier
Le Monde - 18/03/2003

 

Silopi vit en état de siège comme si de rien n'était. Malgré l'imminence du conflit, les postes de contrôle aux alentours, l'omniprésence des militaires en armes et les représentants des télévisions étrangères, de plus en plus nombreux, les habitants de cette ville frontière située à 15 km de la porte de Habur - le passage prévu par les Américains pour le front nord irakien - semblent vouloir tout bonnement ne pas faire attention à cette guerre si proche.

A les entendre, on a cette étrange impression de se trouver dans une ville à mille lieux des inquiétudes du reste de la planète. "Cela fait vingt ans que nous vivons cela, affirme un commerçant, assis devant sa petite télévision qui diffuse en boucle les images consacrées à la crise irakienne. L'état d'urgence qui avait été mis en place dès le début des années 1980 n'a été levé que depuis quelques mois, et voilà que cela recommence."Le conflit opposant l'armée régulière à la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, séparatiste) a laissé la région exsangue et la population de Silopi dans une sourde résignation.

Aujourd'hui, les villages environnants sont à nouveaux interdits à la presse, comme à la pire époque des années 1990. La fermeture, il y a plus de deux semaines, du poste frontière au transport routier a été perçue comme un nouveau coup dur pour l'économie de la ville, qui se retrouve avec plus de 16 000 chauffeurs de camion au chômage forcé. "Depuis que les gens ont entendu parler de la guerre, ils n'achètent plus, explique le jeune vendeur d'une armurerie du centre-ville. A vrai dire, ils s'en moquent. En 1991, nous avions fait venir dix masques à gaz sans en vendre un seul. Cette fois-ci, nous n'en avons même pas commandé."

CONVOIS MILITAIRES

Lundi matin, une dizaine de soldats américains en tenue de combat ont inspecté les derniers tronçons de route menant à la frontière irakienne. En provenance de la base de Mardin (sud-est), ils ont attentivement examiné la structure du dernier pont, situé à 10 km au nord de Silopi. Les derniers préparatifs avant la déferlante annoncée de l'armée américaine semblent, pour le moment, encore laisser froides la plupart des personnes interrogées. "Pendant la guerre du Golfe -de 1991-, Silopi n'a pas reçu de bombes", est-il rappelé de façon unanime.

En attendant le passage des soldats américains, l'armée turque est sur le pied de guerre depuis des mois. D'après différentes sources locales, les effectifs de l'armée pourraient actuellement s'élever à près de 50 000 soldats répartis en arc de cercle autour de Silopi, à partir des montagnes de Cudi, au nord, jusqu'à la porte de Habur, au sud, en longeant la rivière Hezil Cay (Nahr Al-Khabur), qui sépare les deux pays.

Depuis des semaines, les convois militaires turcs se succèdent sur les principaux axes routiers menant à la frontière. "Un jour, j'ai compté 60 bus remplis de soldats. Ensuite, j'ai été bloqué pendant plus de deux heures sur la route pour laisser passer un long convoi de camions transportant du matériel lourd", dit un autre commerçant. Certaines unités auraient déjà rejoint les localités irakiennes de Bamarni et Batoufa, où plusieurs milliers de militaires turcs sont installés à demeure. Selon le quotidien proche du gouvernement d'Ankara, Yeni Safak, un certain nombre de chars et de véhicules blindés sont entrés en Irak par la porte de Habur le 9 mars.

"Ils veulent empêcher les Kurdes de jouer un rôle dans l'après-Saddam Hussein et en finir avec les combattants du PKK retranchés dans les montagnes plus à l'est, au nord de l'Irak. Mais aujourd'hui, les organisations kurdes -qui contrôlent la partie nord de l'Irak- ne veulent plus laisser l'armée turque faire comme bon lui semble. Le nord de l'Irak, ce n'est pas Chypre ! On verra bien ce que diront les Américains une fois sur place", prévient un ancien de Silopi parti suivre des études de sciences sociales à Diyarbakir (sud-est).

Dans une cantine du centre-ville, un membre des commandos de l'armée turque, reconnaissable à son béret bleu vissé sur la tête, sirote un thé dans un silence qui en dit long. "Pourquoi voulez-vous que cela soit dur ? Cette région est notre maison, et on se sent toujours bien chez soi", assène le militaire, avant de filer dans une voiture banalisée en direction de la frontière. "On est contre la guerre, ose un des rares clients du magasin. Mais cette situation a trop duré. On aimerait que tout cela soit fini, et le plus vite possible."

  

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