Les très visibles aménagements des bases militaires américaines en Turquie Nicolas Bourcier Le Monde - 17/03/2003 "Je n'aime pas les Américains. Ils sont venus envahir la Turquie !" Ahmet, contremaître sur le chantier de la base américaine de Nusaybin, un des neuf emplacements situés sur le sol turc prévus pour accueillir les GI, ne décolère pas. Planté au milieu de ses hommes, entre les câbles et les tas de sable, il est bien conscient de la contradiction de sa situation. "De toute façon, on devait terminer les travaux de cette friche industrielle. La différence, c'est qu'avec les Américains, nous serons prêts dans moins de dix jours au lieu d'un mois", admet-il, le regard sombre figé sur l'horizon. En face, à plusieurs dizaines de mètres, derrière les barbelés, se trouve la Syrie. Plus à l'est, en suivant l'ancienne route de la soie sur une centaine de kilomètres, c'est l'Irak et le poste frontière de Habur, le point de passage prévu par les soldats américains au cas où un front nord serait établi au début de la guerre. Depuis le 10 mars, soit dès le lendemain de l'élection à Siirt de Recep Tayyip Erdogan à la députation - qui lui a permis d'accéder au poste de premier ministre -, le déploiement américain sur le sol turc s'est intensifié. Avant même d'attendre un vote du Parlement autorisant le stationnement et le passage des soldats américains, Washington a obtenu des hommes forts d'Ankara l'autorisation de louer neuf bases supplémentaires, éparpillées tout au long de la frontière avec la Syrie et l'Irak entre Gaziantep et Cizre. Tous les jours, plusieurs dizaines de véhicules prennent la direction de la frontière irakienne. Encore samedi, quatre convois avec au total 93 engins (jeeps Hummer, camions citernes, groupes électrogènes, ambulances, bulldozers) ont quitté Iskenderun, le port de la Méditerranée orientale où les forces américaines débarquent depuis février du matériel militaire. Près de 27 semi-remorques devaient se rendre sur l'une des bases situées près de la ville de Mardin, futur centre de commandement des opérations terrestres américaines. Selon le gouvernement et les militaires turcs, ces transports auraient été autorisés le 9 février lorsque le Parlement s'est prononcé pour la rénovation par les Américains de bases militaires. Une explication un peu courte pour le Parti républicain du peuple, le seul parti d'opposition à l'Assemblée, pour qui ce déploiement est directement lié à un effort de guerre contre l'Irak. Il s'est prononcé pour l'ouverture d'une enquête sur la légalité de ces nouveaux emplacements. Selon le quotidien Radikal, il paraît évident que "cela n'a rien à voir avec la rénovation des bases existantes. Ils louent des nouveaux emplacements et construisent de nouvelles bases opérationnelles". SIX MOIS DE LOCATION Le site de Nusaybin, d'une superficie de 137 000 m2, est loué aux Américains à 248 000 dollars par mois. Les négociations ont lieu entre la coopérative de la ville, propriétaire du terrain, le préfet de la région et les Américains. "Je ne sais pas à quoi tout cela va servir. Civils ou militaires, les Américains viennent tous les jours suivre les travaux, le plus souvent accompagnés par des militaires turcs. Mais ils ne me parlent pas", dit le contremaître. Le lot comprend 19 000 m2 de terrain bâti en bordure de route. Soit au total 154 box de béton et de verre alignés par dizaines ; chacun possédant une douche, un lavabo et une mezzanine. Ce qui laisse supposer que ce camp pourrait être destiné au logement des soldats et aux équipements logistiques. Comme pour les huit autres sites en cours d'installation, la location a été prévue pour une durée de six mois. "On est quand même le seul pays où un Parlement a voté contre l'arrivée des Américains -le 1er mars 2003-, et voilà qu'on les voit partout ; et en plus, ils nous critiquent", sourit un jeune ouvrier du chantier. Dans un pays qui n'a pas l'habitude des manifestations de masse, l'opinion publique turque, très majoritairement hostile à une guerre contre l'Irak, exprime désormais quotidiennement son mécontentement lors de petits rassemblements. Aux cris de "Non à la guerre", "Yankees go home" et "Le Moyen-Orient sera votre tombe", quelque 400 manifestants ont brûlé, dimanche 16 mars, un drapeau américain orné d'une croix gammée, aux abords des installations portuaires d'Iskenderun. La veille, une manifestation avait réuni 5 000 personnes au même endroit à l'appel d'une plate-forme syndicale intitulée "La route de la soie est la route de paix". Recep Tayyip Erdogan, premier ministre turc depuis vendredi 14 mars, s'est dit favorable au vote par le Parlement d'une nouvelle motion sur la participation de la Turquie à une guerre contre l'Irak, mais a affirmé que celle-ci n'était pas prioritaire sur l'agenda du nouveau gouvernement. Son ministre des affaires étrangères, Abdullah Gül, a pour sa part déclaré au journal Milliyet, dans un entretien publié lundi, qu'Ankara est à la recherche d'un "compromis" avec les Etats-Unis. |