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Erdogan repousse les demandes de Bush

Thierry Oberlé
Le Figaro - 17/03/2003

 

IRAK Le vote par le Parlement turc d'un soutien logistique à Washington «n'est pas à l'ordre du jour»

Recep Tayyip Erdogan temporise. Six jours après sa désignation, le nouveau premier ministre turc n'a toujours pas sollicité l'avis du Parlement pour un déploiement des forces américaines à la frontière irakienne. L'ajournement de la procédure rend désormais plus qu'aléatoire une offensive massive contre Bagdad via la Turquie.

L'examen du dossier «n'est pas pour le moment à l'ordre du jour», a déclaré, après avoir formé vendredi son équipe gouvernementale, Recep Tayyip Erdogan. Déterminé à jouer la montre, l'ancien maire d'Istanbul entend obtenir un vote de confiance de l'Assemblée nationale sur son programme avant de monter sur le «front» irakien. La démarche va lui permettre de prolonger de plusieurs jours l'indécision turque.

Le non-choix d'Erdogan constitue une posture inédite pour un pays d'ordinaire aligné sans grand formalisme sur les positions de Washington. Cette fois, Ankara hésite sur la conduite à tenir. Car le régime est tiraillé entre son souci de préserver son alliance stratégique avec les Etats-Unis et son obsession de défendre bec et ongles ses intérêts face aux revendications kurdes.

D'une influence en principe décisive dans ce type de dilemme, l'armée a indiqué qu'elle était plutôt favorable aux requêtes américaines. L'opinion publique, qui manifeste peu dans la rue, à l'exception des groupuscules d'extrême gauche, est majoritairement contre. Le gouvernement issu du raz-de-marée islamiste des élections législatives de novembre tente pour sa part de concilier la chèvre et le chou. Erdogan affirme vouloir des garanties avant de s'engager aux côtés de Washington. Selon les médias turcs, il essaye en dernière minute d'obtenir des assurances sur le rôle régional de la Turquie dans l'après-Saddam.

Les troupes d'Ankara sont déjà présentes au Kurdistan irakien autonome, où elles occupent discrètement des casernes. Elles projettent de renforcer leur dispositif pour prévenir une éventuelle poussée indépendantiste susceptible d'enflammer le Kurdistan turc. Des dizaines de milliers d'hommes sont prêts à intervenir. Soutenus par les Etats-Unis mais «lâchés» lors de l'insurrection de 1991 qui fut réprimée par Bagdad après la libération du Koweït, les mouvements politiques kurdes irakiens sont opposés à une intrusion armée, même préventive, de leur encombrant voisin sur leur territoire. Chaque camp essaye de faire basculer la balance de son côté. Crispé, l'arbitre américain menace les Turcs d'un affrontement armé en cas d'action unilatérale.

Agacée et sans illusion sur une issue rapide à la demande de visa turc, l'Administration américaine a aussi prévenu qu'elle comptait tirer un trait sur la ligne de crédit d'un montant de 6 milliards de dollars promise à Ankara. Mais la mesure de rétorsion n'a pas mis fin aux atermoiements. En dépit de demandes insistantes et de sérieuses mises en garde du président Bush, même l'espace aérien turc reste théoriquement fermé aux avions militaires américains.

Vainqueur haut la main du scrutin législatif de 2002, Erdogan est dans une position particulièrement inconfortable. Le dirigeant du Parti de la justice et du développement (AKP) s'avance sur un terrain miné alors qu'il est arrivé avec quelque retard au pouvoir. En novembre, il n'avait pas pu accéder aux affaires, malgré le succès électoral de son parti. Sous le coup d'une condamnation judiciaire pour un délit d'opinion, il dirigeait le gouvernement d'Abdullah Gül, désormais ministre des Affaires étrangères, par procuration. Elu à l'occasion d'une législative partielle, il a depuis recouvré ses droits. Mais le parcours d'obstacles a pris une ampleur démesurée avec la crise irakienne et constitue pour lui un dangereux baptême du feu.

Signe des crispations, le principal parti kurde de Turquie, le Hadep, a été interdit jeudi par la Cour constitutionnelle. La justice lui reproche ses liens avec l'ex-PKK, qui a déposé les armes il y a quatre ans. La sentence prive de représentation politique toute une région en proie à l'incertitude. Preuve que rien n'est simple pour Erdogan, elle risque aussi de porter un coup sévère aux projets en suspens de rapprochement avec l'Union européenne et son moteur franco-allemand.

  

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