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Irak : le grand malaise de la Turquie

Marie JEGO
Le Monde - 13/03/2003

 

Un peu plus de cent jours après son arrivée au pouvoir en Turquie, le gouvernement de l'AKP (Parti de la justice et du développement, islamiste), soumis aux pressions conjuguées de l'Union européenne et des Nations unies pour la résolution du problème de Chypre, otage de la difficile situation économique, contraint, enfin, au grand écart dans le dossier irakien, se retrouve dans une position particulièrement malaisée. Comment, en effet, concilier les sentiments hostiles à la guerre de l'opinion publique turque – et de l'électorat de base des islamistes – avec les impératifs du partenariat stratégique avec Washington, chers aux militaires ?

Salué, dans un premier temps, comme une "victoire de la démocratie", le non des parlementaires turcs – début mars – au déploiement de 62 000 soldats américains en vue d'une offensive à venir sur l'Irak a eu tôt fait de ramener la Turquie à la dure réalité.


Confrontée à l'une des pires récessions économiques de son histoire, la république d'Atatürk a vu, au lendemain du vote, la Bourse plonger de 12 %, tandis que le gouvernement allait devoir se passer de la manne promise par Washington, soit un don de 6 milliards de dollars et une ligne de 24 milliards de dollars de crédit, pourtant jugée indispensable à la restructuration de la dette domestique à court terme. Le service de la dette publique (145 milliards de dollars), qui occupe 85 % du PIB, est ruineux pour le pays, obligé de faire face en 2003 au remboursement d'une échéance de 73 milliards de dollars.

Qu'importe, en boudant la motion (écartée à trois voix près), les députés avaient sauvé la face : "La Turquie n'est pas une république bananière", se félicita le quotidien Milliyet peu après le vote. Le marchandage entre Washington et Ankara autour des compensations de guerre avait, il est vrai, donné lieu à la publication dans la presse anglophone de nombreuses caricatures – dont une où la république turque apparaissait sous les traits d'une opulente danseuse du ventre, couverte en ses parties charnues de billets verts glissés par l'Oncle Sam. Ces dessins furent immédiatement perçus par la plupart des Turcs, particulièrement chatouilleux sur le sujet, comme une "atteinte à l'honneur".

En fait, le sentiment d'euphorie et de fierté, apparu après la fronde parlementaire, fut de courte durée : "Afin de rassurer les marchés, qui comptent sur l'influence des Américains auprès du Fonds monétaire international pour aider la Turquie à surmonter la crise économique, le gouvernement devra rapidement soumettre une nouvelle motion au Parlement", expliqua le quotidien Radikal. Une perspective d'autant plus incontournable que l'armée, le pilier de l'institution kémaliste, vient de se dire favorable à la participation de la Turquie à la guerre.

"Si nous n'y prenons pas part, nous en subirons les conséquences, mais nos pertes ne seront pas compensées et nous n'auront pas notre mot à dire après", a souligné le numéro un de l'establishment kémaliste, le général Hilmi Özkök. "Notre choix n'est pas entre le bien et le mal, mais entre le mauvais et le pire", a-t-il conclu. Il semble qu'il ait été entendu : "Si les intérêts de la Turquie l'exigent, l'AKP -la formation détentrice de la majorité des sièges au Parlement- appuiera -une nouvelle motion-", expliqua Dengir Mir Mehmet Firat, président adjoint du parti AKP, au pouvoir.

Ce revirement place le jeune parti AKP, issu de la mouvance islamiste, dans une situation impossible. En voie d'être intronisé premier ministre après quatre ans de bannissement politique, le chef des islamo-conservateurs, Recep Tayyip Erdogan, devra une nouvelle fois tenter de convaincre les députés de voter en faveur du déploiement américain. Mais à quel prix ?

DÉSAFFECTION DE L'ÉLECTORAT

Agée de vingt mois d'existence tout au plus, la nébuleuse de l'AKP risque d'y perdre son unité, tandis que la désaffection de l'électorat, farouchement antiguerre, est d'ores et déjà perceptible. Mais tout comme son prédécesseur et mentor, l'ancien premier ministre islamiste Necmettin Erbakan, contraint – malgré son "antisionisme" – de signer, en 1996, les accords du partenariat militaro-stratégique avec Israël, M. Erdogan n'aura vraisemblablement pas d'autre choix que de suivre les Etats-Unis sur le sentier de la guerre.

Tout cela n'est pas fait pour déplaire aux généraux turcs, qui apparaissent une fois de plus comme les véritables arbitres du jeu. Après avoir laissé le gouvernement civil jongler avec la "patate chaude" du conflit en Irak, les "pachas" sont sortis du bois, quatre jours après le vote, pour finalement indiquer aux parlementaires la voie à suivre. "Les civils n'ont pas le courage de prendre les problèmes à bras le corps", expliquait le quotidien Hürriyet...

En vérité, les généraux ne voient pas d'un très bon œil l'ouverture d'un second front au nord de l'Irak, estimant qu'ils n'ont pas reçu des Américains des garanties de sécurité suffisantes. Leur crainte majeure est de voir les Kurdes jouer un rôle dans l'après-Saddam. De leur côté, les chefs des partis kurdes, qui administrent depuis onze ans le nord de l'Irak, ne veulent pas voir l'armée turque prendre pied chez eux. La brusque montée de la tension entre Turcs et Kurdes ces derniers jours augure mal de l'avenir.

Les exigences des militaires turcs – exorbitantes : un commandement distinct de celui des Américains, la reconnaissance de la minorité turcomane (minorité turcophone) dans la nouvelle Constitution irakienne, le contrôle de l'armement puis du désarmement des peshmergas (combattants kurdes) – n'ont, semble-t-il, pas été entendues. Mais voici que sans même attendre le vote du Parlement, des centaines de véhicules militaires américains débarqués du port d'Iskenderun (en Méditerranée) ont, au lendemain des déclarations de l'état-major turc, d'ores et déjà été acheminés vers Mardin (à la frontière turco-irakienne). Signe supplémentaire de ce que les Etats-Unis n'ont pas renoncé à l'ouverture du "front nord", un accord vient d'être trouvé ces jours-ci avec Washington pour le transport de troupes par trains à travers l'Anatolie. Car, vue de Washington, la participation de la Turquie à la guerre reste décisive, pas tant du point de vue logistique qu'en raison de sa position de principal soutien – avec Israël – de la politique américaine dans la zone.

  

        

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