Recep Tayyip Erdogan enfin premier ministre Thierry Oberlé Le Figaro - 12/03/2003 Grand vainqueur des élections législatives, Recep Tayyip Erdogan accède enfin aux fonctions de premier ministre. Le chef du Parti de la justice et du développement (AKP) a été nommé à la tête du gouvernement quatre mois après le raz de marée électoral de son mouvement. Le leader islamiste avait été écarté à la suite d'une décision de justice le déclarant inéligible au scrutin de novembre. En attendant la première occasion d'une candidature à une élection partielle anticipée, il dirigeait en sous-main aux côtés du premier ministre sortant Abdullah Gül, le cabinet sortant. «Nous rectifions encore un défaut dans notre vie démocratique», a estimé Erdogan à l'issue de sa désignation par le président de la République, Ahmet Necdet Sezer. «Je soumettrai au président une liste du gouvernement aussi rapidement que possible», a affirmé Erdogan. «Il y aura quelques changements au gouvernement», a-t-il ajouté. Le nouvel homme fort de la Turquie va être immédiatement confronté à une épreuve de taille en affrontant le Parlement sur la question du déploiement de plus de 60 000 soldats américains sur le territoire national en prévision de la guerre contre l'Irak. Une motion avait été approuvée par le gouvernement d'Abdullah Gül mais rejetée de justesse le 1er mars par le Parlement où l'AKP est pourtant largement majoritaire. Le texte a obtenu 264 voix alors que la majorité requise était de 267. L'armée turque, qui joue toujours un rôle essentiel sur l'échiquier politique, a par la suite annoncé qu'elle soutenait la position du gouvernement d'Ankara. Avant de démissionner, Abdullah Gül a confirmé que la requête américaine serait réexaminée une fois Erdogan en fonction. Ce feu vert est capital pour les États-Unis. Mais la perspective d'un conflit irakien est très impopulaire en Turquie qui craint par ailleurs les velléités séparatistes de sa minorité kurde. Le refus d'autoriser le déploiement de troupes américaines pourrait toutefois priver Ankara d'une aide financière se chiffrant en milliards de dollars. Des réformes aux lois électorales, adoptées par un Parlement où son parti possède une majorité écrasante, ont permis, dimanche, à Erdogan de remporter un siège à l'Assemblée en se présentant à Siirt, dans le sud-est du pays. Cette formalité accomplie plus rien ne s'opposait à son retour sur le devant de la scène. Âgé de 49 ans, il est l'ancien maire charismatique d'Istanbul. En 1994, il avait ouvert son premier conseil municipal par une lecture des versets du Coran. A l'époque, il affirmait aussi que la Constitution laïque avait été rédigée par des «ivrognes». Populaire grâce à une bonne gestion de la métropole congestionnée du Bosphore, sa carrière a connu une parenthèse de quatre mois de prison en 1998. Erdogan avait été condamné pour «incitation à la haine par discrimination religieuse». Il lui était reproché d'avoir récité des vers, jugés subversifs, lors d'un discours politique. «Les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les coupoles nos casques, et les croyants nos soldats» avait déclamé Erdogan citant Ziya Gökalp, un auteur nationaliste considéré comme un précurseur du... kémalisme. Sa peine effectuée, Erdogan avait été interdit de politique, mais avait formé l'AKP, en 2001, après une première amnistie. «Tayyip», comme l'appellent familièrement ses supporteurs, avait effectué peu après le succès de son parti aux législatives une tournée des capitales européennes. Le pèlerin turc avait tenté de rassurer ses interlocuteurs en plein débat sur la place de la Turquie en Europe. Au qualificatif d'«islamiste», il préfère celui de «conservateur démocrate». |