Chypre : les négociations patinent entre Turcs et Grecs Frédéric Scamps Le Figaro - 07/03/2003 Les dirigeants chypriotes grecs et chypriotes turcs donneront-ils finalement leur feu vert au plan de paix de Kofi Annan pour Chypre? A quatre jours du rendez-vous de la dernière chance avec le secrétaire général de l'ONU, lundi à La Haye, le président Tassos Papadopoulos et le chef de la communauté turcophone Rauf Denktash n'ont rien laissé percer de leur choix, en menant jeudi d'ultimes consultations avec les leaders de leur «mère patrie» respective.
Faute d'être parvenu à obtenir des deux hommes un accord sur son projet de règlement, fin février à Nicosie, Kofi Annan les a invités à venir le voir le 10 mars pour lui dire s'ils acceptent que ce plan de paix global soit soumis à référendum le 30 mars dans les deux parties de l'île. Ce calendrier ne changera pas, car le traité d'adhésion à l'Union européenne des dix nouveaux pays membres sera signé à Athènes le 16 avril. Les Quinze ont exprimé sans détour «leur préférence» pour accueillir en leur sein une île de Chypre réunifiée. A défaut, seule la zone chypriote grecque, au sud, entrera dans l'Union.
Le plan Annan, retouché deux fois depuis sa présentation le 11 novembre dernier, organise le pouvoir sur la base du modèle suisse, deux entités égales en droit cohabitant au sein d'un Etat central aux prérogatives réduites. Il modifie les limites territoriales des zones grecque et turque et prévoit le retour de quelques dizaines de milliers de réfugiés dans leur foyer initial.
A Athènes, où Papadopoulos se trouvait jeudi, dix jours seulement après sa première visite depuis son élection le 16 février à la présidence de Chypre, on affirme que tout dépend des autorités turques à Ankara. Leur rôle est «décisif» pour lever l'hypothèque de «l'intransigeance» de Rauf Denktash, a souligné le premier ministre grec Costas Simitis.
Les Chypriotes grecs se sont gardés de tout commentaire sur la troisième mouture du plan Annan présentée le 25 février à Nicosie et ne se sont pas non plus prononcés sur l'initiative du secrétaire général des Nations unies d'en appeler directement au peuple. Les chefs des partis doivent en débattre ensemble samedi. Au contraire, Denktash a qualifié le projet onusien de «supercherie» et estimé qu'organiser un référendum ne serait «pas correct» car il court-circuiterait les représentants élus.
Le président de la République turque de Chypre du nord (reconnue par la seule Turquie) apparaît néanmoins en position instable: une manifestation de turcophones pour la réunification a rassemblé entre 50000 et 70000 personnes (soit entre le quart et le tiers de la communauté) pendant la visite de Kofi Annan, et une majorité du Parlement chypriote-turc, en principe derrière Denktash mais sensible à la pression de l'opinion et des milieux d'affaires, pourrait se rallier au référendum, selon des élus. Le vote, requis par la Constitution pour la tenue d'un tel scrutin, doit avoir lieu aujourd'hui vendredi. Si l'homme fort du pouvoir civil turc, Recep Tayyib Erdogan, a accueilli favorablement le plan Annan révisé, la clé paraît entre les mains du président Sezer et, surtout, des chefs militaires à Ankara, qui ont rencontré Denktash mercredi, le chef d'état-major, le général Hilmi Ozkok, en tête.
L'évaluation des conséquences d'un refus du plan Annan sur les relations avec les Etats-Unis, très actifs dans le soutien au projet de règlement, pèsera dans la décision, au moment où l'allié en principe indéfectible de Washington vient de lui refuser sa solidarité en rejetant, provisoirement en tout cas, le débarquement en Turquie de 62 000 militaires américains. S'y ajoute la perspective d'un grave différend avec l'Union européenne. En l'absence d'un accord, «la Turquie se trouverait dans la situation de ne pas reconnaître un Etat membre de l'UE» et il serait dès lors «difficile» de commencer les négociations d'adhésion de la Turquie à l'UE, que les dirigeants turcs réclament à cor et à cri, a déclaré mardi le commissaire à l'Elargissement, Guenter Verheugen. |