Ankara dans l'impasse après le refus du Parlement Isabelle Lasserre Le Figaro - 06/03/2003 Le chef de l'armée turque, le général Hilmi Ozkok, a défendu hier la politique du gouvernement en faveur d'un déploiement militaire américain dans le pays en prévision d'une guerre contre l'Irak, tout en mettant en garde les Kurdes d'Irak contre des actes hostiles envers son pays. «Les vues des forces armées sont les mêmes que celles du gouvernement, comme reflétées dans la motion gouvernementale», a-t-il déclaré lors d'une rare intervention devant les journalistes, lisant une déclaration écrite, avant de recevoir le dirigeant chypriote-turc Rauf Denktash. Depuis le refus inattendu du Parlement d'autoriser le déploiement de 62 000 soldats américains pour une guerre contre l'Irak, la Turquie est dans l'impasse. Embarrassés, les leaders du parti au pouvoir tentent aujourd'hui de calmer le jeu avec les Américains, dont ils sont le principal allié stratégique dans la région. Ils essaient aussi de forcer la main, au nom des intérêts nationaux, à l'opposition antiguerre. Seyfi Tashan, le directeur de l'Institut de politique étrangère, résume ainsi la position d'Ankara : «Si les Etats-Unis ont vraiment besoin du front nord, ils attendront. Washington doit tenir compte des impératifs locaux.» S'il était confirmé, le refus du déploiement américain aurait des conséquences désastreuses pour la Turquie, seul pays membre de l'Otan à partager une frontière avec l'Irak. Outre que le non du Parlement a déjà provoqué une crise politique au sein du Parti de la justice et du développement (AKP, au pouvoir), Ankara devrait renoncer à l'aide financière américaine destinée à compenser les pertes dûes à une guerre contre l'Irak. Une catastrophe pour l'économie turque, en pleine récession. Mais surtout, et c'est le véritable noeud du problème, la Turquie perdrait tout droit de regard sur l'avenir politique de l'Irak d'après-guerre. «Bonne pour la démocratie et pour le rapprochement avec l'Europe, une décision négative serait mauvaise pour nos intérêts stratégiques», explique Zafer Ali Yavan, le directeur de Tusiad, une association représentant les intérêts des industriels et des hommes d'affaires. Humilié par les divisions apparues dans son camp lors du vote, Recep Tayyip Erdogan, le chef du parti islamiste au pouvoir, a demandé mardi aux députés de placer «les intérêts du pays au-dessus de leurs sentiments personnels», évoquant ainsi la possibilité d'un nouveau vote au Parlement. «La Turquie, a-t-il prévenu, pour sa propre sécurité et pour l'intégrité territoriale de l'Irak, ne restera pas observatrice de l'évolution de la situation... Il faut penser à l'avenir du pays.» Depuis le début de la crise en Irak, la Turquie émet des réserves sur le bien-fondé d'une guerre, et plus encore sur l'intérêt d'Ankara à y participer. Pas seulement parce que le régime de Saddam n'est plus perçu ici comme une menace immédiate. Vue d'Ankara, la guerre américaine en Irak risque d'ouvrir une boîte de Pandore pour les rébellions kurdes du nord de l'Irak et du sud-est de la Turquie. En dépit de l'opposition massive de la population et de celle du président turc, qui estime qu'une intervention militaire d'Ankara serait inconstitutionnelle si elle ne s'inscrit pas dans le cadre d'une nouvelle résolution de l'ONU, le gouvernement s'était cependant résigné à être aux côtés des Etats-Unis. Mais malgré des semaines de négociations, Washington et Ankara n'ont pas réussi à s'entendre sur ce que les Turcs considèrent comme l'«essentiel» : un droit de regard sur l'avenir politique de l'Irak. «Les questions financières et militaires ont été réglées très vite. Mais le dossier politique, le plus important, est resté flou», explique Zafer Ali Yavan, qui a suivi les négociations de l'intérieur. Les Turcs, qui craignent que la formation d'un Etat kurde au nord de l'Irak ne relance la rébellion du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) au sud-est de la Turquie, se sont prononcés contre la formation d'un Etat fédéral en Irak. «Or nous n'avons pas obtenu cette garantie. L'accord a été bâclé. Les Américains ont pensé qu'il suffisait de nous acheter avec de l'argent, ils ont voulu nous dicter leurs conditions. L'accord proposé par les Américains nous est défavorable. La Turquie ne peut pas tolérer la création d'un Etat kurde au nord de l'Irak. Elle doit être sûre, avant d'entrer dans la danse aux côtés des Américains, que l'intégrité territoriale de l'Irak sera sauvegardée», affirme Seyfi Tashan, le directeur de l'Institut de politique étrangère. Egalement en suspens, la protection des Turcomans, la minorité turque d'Irak et la question du statut futur des villes pétrolières de Kirkuk et de Mossoul, qui appartenaient jadis à l'Empire ottoman, et dont le contrôle par les Kurdes d'Irak serait considéré à Ankara comme un moyen de rendre un éventuel état kurde viable. Dernier point d'achoppement, le désarmement des pechmergas (combattants kurdes) après la guerre, sur lequel Ankara insiste auprès des Américains. «Si la Turquie ne peut pas avoir son mot à dire sur l'ensemble de ces sujets, elle n'a aucun intérêt à dire oui aux Américains», résume le directeur de l'Institut de politique étrangère. Conscient que la Turquie ne peut guère prendre le risque de s'aliéner la seule superpuissance du monde, le gouvernement turc essaie de gagner du temps pour obtenir un accord plus favorable, en pariant que Washington, qui peut difficilement se passer du front nord, donnera un délai supplémentaire à la guerre. Une seconde motion pourrait ainsi être représentée au Parlement après les élections législatives partielles de dimanche et la formation, la semaine prochaine, d'un nouveau gouvernement. Mais cette stratégie n'est pas sans risques. Outre que le gouvernement se retrouverait en porte à faux avec son électorat, la décision pourrait intervenir trop tard. Pressés par le temps, les Etats-Unis ont commencé à reconsidérer leur stratégie militaire, qui pourrait désormais s'appuyer sur un «plan B». Quant à l'intervention des troupes turques au nord de l'Irak, elle n'a pas encore été tranchée. Mais, comme le dit Mustafa Ziya, le représentant des Turcomans à Ankara, «avec ou sans les Américains, l'armée turque est prête à entrer au nord de l'Irak si elle estime que la sécurité de la Turquie est menacée». Une décision qui promet d'être douloureuse pour le nord de l'Irak. Réunis la semaine dernière à Salahudine, les opposants irakiens, et notamment les Kurdes, qui soupçonnent Ankara de vouloir dominer la région, se sont en effet entendus sur une chose : le refus de toute ingérence turque dans les affaires de l'Irak. Pendant et après la guerre. |