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Les inquiétudes des Kurdes de Turquie

Isabelle Lasserre
Le Figaro - 05/03/2003

 

Réaffirmé que Saddam Hussein serait désarmé de gré ou de force. Les Kurdes du sud-est de la Turquie et du nord de l'Irak craignent d'être victimes du conflit à venir.

Pour les Kurdes de Diyarbakir, le répit aura été de courte durée. Après quatre ans d'une paix relative, ils avaient presque fini par croire que leur nouveau rêve, faire valoir leurs droits dans une Turquie démocratique et européenne, pourrait un jour être autre chose qu'un voeu pieux. Mais la perspective d'une guerre contre l'Irak voisin menace de faire voler en éclats les avancées obtenues depuis le cessez-le-feu signé entre les rebelles du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), rebaptisé Kadek, et l'armée turque.

«En Occident, vous parlez toujours de la guerre entre les Etats-Unis et Saddam. Mais la vraie guerre est ici, au sud-est de la Turquie. Elle risque de faire davantage de victimes qu'en Irak», prévient une intellectuelle kurde de Diyarbakir en observant le renforcement militaire turc à la frontière.

Pour cet ancien centre de la guérilla du PKK, qui se remet à peine d'une guerre de quinze ans avec l'armée turque (plus de 30 000 morts), l'arrivée des renforts militaires d'Ankara est de mauvais augure. En quelques jours, une chape de plomb s'est abattue sur la ville. La peur a gagné tous les foyers de cette région kurde à 90%. Comme s'il était déjà trop tard pour éviter le retour «des temps barbares».

Pour expliquer cette peur, Cezlin Tanrukulu, le président du barreau de Diyarbakir, décroche sans un mot une photo en noir et blanc accrochée au-dessus de son bureau : Halabja, petite ville kurde du nord de l'Irak, dont les habitants ont été gazés par Saddam Hussein en 1988. 5 000 morts. «La région de Diyarbakir sera la première cible des attaques chimiques du régime irakien quand la guerre commencera. Parce que les troupes américaines y seront basées.»

Mais ce que redoutent encore davantage les Kurdes de Diyarbakir, c'est l'entrée de l'armée turque en Irak du Nord aux côtés des Américains. Inquiète d'une éventuelle indépendance des Kurdes d'Irak, qui pourrait réveiller le séparatisme au sud-est de la Turquie, Ankara veut avoir son mot à dire sur l'avenir politique du nord de l'Irak. A Diyarbakir, on soupçonne la Turquie de vouloir profiter de la situation pour nettoyer les maquis de l'ancien PKK, installés depuis la fin de la lutte armée dans les montagnes du Kurdistan irakien.

Or, Osman Ocalan, le frère du leader indépendantiste kurde emprisonné, l'un des responsables du Kadek, l'a clairement annoncé dans la presse locale : son organisation considérera l'entrée des troupes turques en Irak comme une déclaration de guerre. Pour Mehdin Güler, l'adjoint au maire de Diyarbakir, la région vit ses derniers jours de paix. «Ce sera une réaction en chaîne. Si les troupes turques entrent en Irak du Nord elles s'affronteront avec les combattants du Kadek et la guerre se propagera instantanément à Diyarbakir. Ici et là-bas, c'est pareil, nous sommes la même famille. Voilà pourquoi nous voulons la fin du régime de Saddam Hussein, mais par des moyens pacifiques.»

Levé il y a à peine trois mois, l'état d'urgence, redoutent les Kurdes, sera alors réimposé à Diyarbakir. «Mais surtout, poursuit l'adjoint au maire, la perspective que la Turquie entre un jour dans l'Union européenne et se démocratise sera remise aux calendes grecques.» Sans compter qu'une intervention turque en Irak pourrait susciter un mouvement identique de la part des armées iranienne et syrienne. Seit, ancien membre d'une organisation armée kurde, s'en dit persuadé : «Depuis la première guerre du Golfe, un pacte secret a été conclu entre la Turquie, l'Iran, la Syrie et l'Irak : en cas de nouveau conflit, ces pays ont prévu d'envoyer leurs troupes au nord de l'Irak afin d'empêcher la naissance d'un Etat kurde.»

A Diyarbakir, les conséquences de la guerre qui se prépare contre l'Irak se font déjà sentir. Selahattin Demirtas, le responsable de l'antenne locale de l'Association des droits de l'homme, est inquiet. «La guerre n'a même pas commencé mais les droits de l'homme commencent déjà à souffrir.» Depuis le mois de janvier, le rythme des arrestations de manifestants kurdes pacifistes par la police turque s'est accéléré. Il dénombre ainsi 425 arrestations pour le seul mois de janvier et 44 cas de torture.

Quant aux avancées démocratiques obtenues par les Kurdes en août dernier, notamment le droit d'avoir une télévision et une radio locale en langue kurde, elles sont restées lettre morte, stoppées par la crise irakienne. «Si la guerre a lieu, prédit Selahattin Demirtas, nous allons perdre tout ce que nous avons gagné ces dernières années. Les familles des 5 à 10 000 militants du Kadek réfugiées en Irak du Nord seront inquiétées par la police. Ce sera le retour de la terreur.»

Signe supplémentaire, selon les militants, que la Turquie s'apprête à livrer une nouvelle guerre contre les Kurdes, l'isolement total dans lequel est maintenu depuis trois mois Abdullah Ocalan, le leader indépendantiste emprisonné sur une île, qui reste le porte-drapeau de la cause nationale kurde. «Le peuple kurde s'identifie à Ocalan. Le fait qu'il ne puisse plus voir son avocat et sa famille nous rend très nerveux», explique le président de l'association des droits de l'homme.

C'est la raison pour laquelle les manifestations antiguerre ont ici une double signification : «Contre la guerre et pour Ocalan.» De la même manière, l'électricité est coupée chaque soir à 20 heures en signe de soutien au leader kurde et à la paix.

Mais pour l'adjoint au maire, le silence imposé à Ocalan «est une stratégie politique». «Les Turcs savent, dit-il, que le Kadek est prêt à reprendre les armes si on touche à un cheveu d'Ocalan. Peut-être une partie du pouvoir, notamment l'armée, a-t-elle quelque chose à gagner d'un nouveau conflit ici. Peut-être aussi veulent-ils empêcher qu'Ocalan dirige son organisation via sa famille et son avocat.»

Officiellement pourtant, depuis le cessez-le-feu et l'arrestation d'Ocalan, les Kurdes de Turquie ont mis en sourdine leurs aspirations indépendantistes. «Nous avons goûté à ces quatre années de paix. Notre but est désormais de forcer la Turquie à devenir démocratique et à nous accorder des droits politiques puis de prendre, avec elle, le chemin de l'Europe», affirme Mehdin Güler, l'adjoint au maire. Mais ce discours pragmatique, dicté depuis sa cellule turque par Abdullah Ocalan, provoque des grincements de dents chez les anciens militants de l'indépendance.

Pour Seit, l'ancien membre d'une organisation armée kurde, le cessez-le-feu conclu entre le PKK et l'armée turque fut «une grosse erreur» ainsi qu'une «trahison» d'Ocalan. «A l'époque, dit-il, nous étions très puissants, notre but était à portée de main. Aujourd'hui le mouvement est affaibli. Au lieu d'être amnistiés les combattants du PKK ont été forcés à quitter le pays pour se réfugier en Irak et la Turquie, qui avait une chance historique de régler le problème kurde, ne l'a pas saisie. (…) Malheureusement, la guerre est la seule solution pour nous.»

Ocalan, poursuit-il, n'avait d'autre choix que de renoncer officiellement à ses ambitions séparatistes. «Il fallait qu'il sauve sa tête. Mais l'indépendance reste le rêve secret de tous les Kurdes et ce rêve ne mourra jamais.»

Conscient qu'une intervention turque en Irak du Nord sonnerait à nouveau le glas des aspirations kurdes à la liberté et à la démocratie, il en appelle aujourd'hui aux Américains. «Les Turcs sont déterminés à envahir le Kurdistan irakien même si les Etats-Unis n'ouvrent pas de front nord contre Saddam. Le seul moyen d'empêcher cette tragédie serait que les Etats-Unis utilisent leur puissance économique et militaire pour stopper cette intervention.»

  

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