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LA TURQUIE DANS LA PRESSE FRANCAISE

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Ankara a négocié avec Washington sa présence militaire au Kurdistan

Marie Jégo
Le Monde - 02/03/2003

 

Partageant 350 kilomètres de frontière avec l'Irak, la Turquie ne voit pas d'un bon œil l'autonomie dont jouit le Kurdistan irakien, "zone de protection" des Nations unies depuis 1991.

Plus que le déploiement de soldats américains sur son sol, plus que l'aide financière qui l'accompagne, ce qui préoccupe la Turquie est le rôle qu'elle sera appelée à jouer dans l'Irak de l'après-Saddam. En marge des sessions agitées du Parlement turc appelé à ratifier le déploiement de 62 000 GI, des réunions informelles et discrètes se sont tenues ces derniers mois entre des officiels turcs, des représentants des partis kurdes du Nord irakien et des responsables américains afin de tenter de coordonner les actions des uns et des autres le long du "deuxième front" que les Américains s'apprêtent à ouvrir via la Turquie.
"Les paris vont bon train, l'enjeu en est qui contrôlera l'Irak en général, et le Nord en particulier. La question n'est pas de savoir s'il y aura plus de militaires turcs dans le Nord irakien ou non, la question est : la Turquie utilisera-t-elle sa force militaire afin d'imposer sa volonté à la région autonome kurde de l'Irak ?", écrivait, jeudi 27 février, Ilnur Cevik, éditorialiste du Turkish Daily News.

NOUVELLE ADMINISTRATION

La crainte majeure des généraux turcs est de voir un Etat kurde indépendant se former dans le nord de l'Irak, ce qui pourrait donner des idées à la "minorité" kurde de Turquie (15 millions de personnes), qui vient de se voir autorisée à diffuser des émissions dans sa propre langue. "Il s'agit de la période la plus critique traversée par la Turquie depuis le traité de Lausanne -qui fonde la République turque sur les restes de l'Empire ottoman- en 1923", écrivait Taha Akyol, le 24 février, dans le quotidien Milliyet. Récemment, le ton est monté d'un cran entre Ankara et les autorités kurdes qui gèrent le nord de l'Irak : "Nous allons entrer en Irak du Nord pour faire peur aux Kurdes", a même tempêté le ministre turc des affaires étrangères, Yasar Yakis.

La presse turque, elle, n'a eu de cesse de se féliciter, ces derniers jours, des concessions faites aux Turcs par Washington. Ainsi, Milliyet croit savoir qu'une "administration militaire de transition, conduite par un général américain, sera établie [en Irak] pour assurer la paix et la stabilité dans la région, un général turc devrait représenter notre pays au sein de cette structure", tandis qu'un "fonctionnaire turc" devrait faire partie de la "nouvelle administration civile" irakienne. Toujours selon la presse, un accord aurait déjà été trouvé sur les modalités de l'armement des Kurdes d'Irak par Washington, sujet qui inquiétait grandement les généraux turcs.

Aux termes de cet accord, les Américains fourniraient aux peshmergas (près de 70 000 hommes) des armes légères, en nombre limité, qui leur seront reprises dès la fin des hostilités. Enfin, toujours selon la presse, la Turquie aurait obtenu que ses soldats (de 40 000 et 50 000) soient placés pour partie sous un commandement "conjoint turco-américain", pour partie sous les ordres d'un général turc.

Depuis le début, la Turquie – les généraux comme le gouvernement civil – n'entend pas s'engager dans une opération qu'elle ne maîtriserait pas, mettant en avant ses intérêts dans la région.

Partageant 350 kilomètres de frontière avec l'Irak, la Turquie ne voit pas d'un bon œil l'autonomie dont jouit le Kurdistan irakien, "zone de protection" des Nations unies depuis 1991. Les chefs des partis kurdes ont eu beau déclarer à maintes reprises qu'ils ne proclameraient pas l'existence d'un Etat kurde indépendant, la perspective d'un Kurdistan autonome, développé et ayant éventuellement accès aux ressources pétrolifères de Kirkouk (dans la partie du Kurdistan restée sous contrôle de Saddam) est insupportable aux yeux de l'institution kémaliste (armée, présidence, services secrets).

Depuis des mois, les officiels turcs clament ainsi leur "droit de regard historique" sur Kirkouk et sur Mossoul, deux villes restées jusqu'en 1925 sous domination ottomane. Pour les Kurdes d'Irak, qui voient Kirkouk comme leur capitale historique, il est primordial que les dizaines de milliers de familles kurdes qui en ont été expulsées au terme d'une politique d'arabisation forcée voulue par Bagdad puissent reprendre un jour le chemin du retour.

D'autant que ces réfugiés vivent parfois depuis des années sous des tentes de fortune et dans des conditions déplorables dans les environs d'Erbil ou de Suleymanieh. Mais tel n'est pas l'avis du chef de la diplomatie turque, Yasar Yakis, qui a récemment confié ses inquiétudes de voir les réfugiés kurdes reprendre possession de leurs maisons et – qui sait ? – peut-être aussi "réclamer une partie de l'or noir" de Kirkouk, quatrième ville d'Irak, d'où sont extraits 20 % du pétrole irakien.

L'autre motif invoqué par les Turcs pour justifier leur présence dans le Nord irakien est l'existence au Kurdistan de camps du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), en guerre contre l'armée régulière turque depuis 1984 au prix de 35 000 morts. Alors que les Américains parlaient de plus en plus de leur intention d'armer les Kurdes d'Irak, les généraux turcs, eux, confiaient leurs craintes de voir ces armes tomber aux mains des guérilleros du PKK. La présence de ces camps dans le nord de l'Irak a, depuis 1995, servi de prétexte à la Turquie pour lancer de multiples offensives éclairs sur la zone.

Depuis huit ans, Ankara maintient entre 5 000 et 15 000 soldats sur place, notamment à Bamarni, à Kanimasi, à Begova. L'arrivée d'un contingent turc renforcé en nombre et en pouvoirs a fait naître les craintes, de part et d'autre de la frontière, de voir la "troisième guerre du Golfe" dégénérer en affrontements entre Kurdes et Turcs.

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Le Parlement vote sur l'arrivée des GI

Le Parlement turc doit se prononcer, samedi 1er mars, à huis clos, sur une motion du gouvernement autorisant le déploiement de 62 000 soldats américains. Une majorité simple des 550 députés suffit à l'adoption du texte. Le Parti de la justice et du développement (AKP, issu de la mouvance islamiste), qui contrôle plus de 350 sièges, devrait donc parvenir à rassembler assez de voix, bien qu'une partie de ses députés et ministres soient hostiles à cette proposition. Un rassemblement antiguerre à l'appel de syndicats et d'ONG est prévu dans la capitale turque juste avant le début de la session. La motion prévoit également le déploiement de soldats turcs dans le nord de l'Irak. – (AFP.)

        

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