Le pouvoir turc L'éditorial du Monde - 10/03/2003 QUELLE est la vraie nature du pouvoir en Turquie ? Qui gouverne réellement ce grand pays candidat à l'entrée dans l'Union européenne : l'armée, ou le gouvernement démocratiquement élu ? La réponse ne va pas de soi, hélas ; les dernières nouvelles sont ambiguës, trop. Lors des élections de novembre dernier en Turquie, le chef du Parti de la justice et du développement (AKP), Recep Tayyip Erdogan, avait été empêché de se présenter. Le prétexte alors évoqué était dérisoire. L'état-major turc voulait éviter une victoire de l'AKP, parti islamique. L'AKP a remporté les élections, largement. Mais toujours sous le coup d'une inéligibilité imposée par le système, son chef n'a pu prendre la tête du gouvernement AKP constitué au lendemain des élections. Finalement autorisé à être candidat, M. Erdogan a remporté, dimanche 9 mars, une éclatante victoire lors d'un scrutin partiel dans une circonscription du sud-est du pays. Il entre au Parlement, et va devenir premier ministre. C'est une excellente chose pour la démocratie. Cet épisode serait tout à fait rassurant s'il n'était, malheureusement, contredit par un certain nombre d'évolutions allant en sens inverse. Il y a d'abord la question chypriote. Chypre est coupée en deux depuis 1974, quand l'armée turque a envahi le nord de l'île. La communauté internationale ne reconnaît que la partie chypriote grecque. En vingt-neuf ans, toutes les tentatives de mettre fin à cette division ont échoué. Aujourd'hui, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, propose la réunification de Chypre en une confédération de deux Etats l'un chypriote grec, l'autre chypriote turc. C'est ainsi que l'île entrerait dans l'Union européenne. Les négociations entre les deux parties devaient reprendre ce lundi 10 mars aux Pays Bas, à La Haye. Elles ont jusqu'à présent achoppé, principalement du fait des généraux d'Ankara. Ceux-ci ont tissé avec le pouvoir chypriote turc, qu'ils parrainent, une trame complexe d'intérêts politiques et financiers qu'ils se refusent à défaire. Le gouvernement AKP est partisan de la formule suggérée par l'ONU. L'emportera-t-il ? Il y a ensuite la question de l'Irak. Le gouvernement AKP va de nouveau soumettre au Parlement une motion devant autoriser le déploiement de 62 000 soldats américains en Turquie. Il le fait sous la pression des militaires, contre le gré de ses élus, de ses électeurs et d'une écrasante majorité de Turcs qui ne veulent pas que leur pays serve de base arrière à une attaque contre l'Irak. Une telle motion avait été défaite le 1er mars. Encore une fois, la même question est posée : qui décide dans cette affaire l'armée ou le pouvoir civil ? L'état-major veut profiter de l'offensive américaine pour faire entrer l'armée turque au Kurdistan d'Irak. Il veut assurer son emprise sur cette région au lendemain d'une défaite de Saddam Hussein. Le pouvoir civil à Ankara devrait s'y opposer. L'occupation par la Turquie d'une partie d'un de ses voisins est incompatible avec son adhésion à l'Union européenne. Il faut choisir. |