C'est officiellement aujourd'hui, après approbation du Conseil des ministres, que le gouvernement turc doit déposer devant le Parlement une motion visant à autoriser le déploiement américain en Turquie et celui de l'armée turque en Irak. Ce qui signifie que le projet de loi devrait être discuté dans les jours qui viennent.
Pendant ce temps, les négociations se poursuivent. «A l'heure actuelle, les pourparlers avec les Etats-Unis ont atteint un niveau significatif, mais ils continuent», indiquait hier soir Abdullatif Sener, le porte-parole du gouvernement turc. Les discussions en cours portent sur trois axes principaux, le volet financier, le militaire et le politique.
Côté portefeuille d'abord... La Turquie a demandé qu'une compensation financière importante lui soit accordée pour permettre le positionnement américain sur son sol, arguant qu'une guerre chez son voisin irakien lui coûterait plusieurs dizaines de milliards de dollars. Les estimations les plus réalistes posent en effet que la guerre du Golfe a coûté à Ankara de 30 à 40 milliards de dollars, essentiellement sous forme de manque à gagner commercial du fait de l'embargo sur l'Irak.
Ce week-end, des sources turques et américaines semblaient s'accorder sur une enveloppe finale de 15 milliards : 5 sous forme de dons directs du Trésor américain et 10 sous forme de garanties d'emprunt, le ministre des Affaires étrangères Yasar Yakis proposant en sus qu'un milliard soit immédiatement versé pour garantir lesdits emprunts.
Côté militaire, les fuites sont évidemment plus rares... Il est de notoriété publique que la Turquie entend déployer dans le Kurdistan irakien sa propre armée. «Le principe a été arrêté d'un nombre de soldats supérieur à celui des soldats américains», soulignait dimanche après-midi Yasar Yakis à la télévision. Selon les chiffres les plus couramment cités, Washington devrait prépositionner sur le sol turc une force de 50 000 hommes dont la majeure partie passerait rapidement dans le Kurdistan irakien, autonome depuis 1991. Quant aux Turcs, ils s'apprêteraient à faire passer en Irak 60 000 hommes de troupe selon le quotidien Milliyet.
Pour le gouvernement d'Ankara, il est impératif que les forces turques ne soient pas sous commandement «allié», mais sous les ordres de leur hiérarchie nationale. Il est vrai que leur objectif n'est pas le même puisqu'il s'agit essentiellement de s'assurer, au besoin par la force, qu'un Kurdistan indépendant ne se développera pas en Irak à la faveur de l'opération américaine.
Pour ce faire, les Turcs exigeaient que l'armement lourd qui serait éventuellement octroyé aux Peshmergas kurdes, dans le cadre de la lutte contre Saddam, soit rétrocédé sitôt l'opération américaine terminée. Les deux parties semblent toutefois s'être accordées sur le fait que le déploiement et la présence turque se feront sur la base du principe d'une simple zone tampon courant le long de la frontière, ce qui laissait ouvert le dernier point du volet militaire : le contrôle des zones pétrolières de Kirkuk et de Mossoul. Actuellement défendues par les forces de Saddam, les deux régions pétrolières du nord du pays sont à l'extrême limite du territoire sous administration autonome kurde. Qui plus est, les Kurdes considèrent Kirkuk comme leur «capitale»... C'est pour éviter le contrôle par les Kurdes du second centre pétrolier du pays que la Turquie exige une sécurisation de la zone par les Américains et personne d'autre.
Le dernier volet de la négociation, l'aspect politique des choses, est évidemment directement fonction des options militaires débattues. Selon le chroniqueur du quotidien Milliyet, Taha Akyol, proche de l'appareil turc, Ankara entend être présente dans l'Irak de l'après-Saddam et surtout dans le régime transitoire qui devrait prendre la forme d'une administration militaire chapeautée par l'armée américaine... La Turquie voudrait y asseoir l'un de ses généraux, tandis que deux diplomates turcs seraient présents au niveau de l'exécutif civil irakien durant la période de transition. Quant à l'assemblée consultative qui devrait in fine accoucher de l'Irak démocratique vanté par Washington, les Turcs exigent que les Turcomans y siègent en bonne place. Minorité turcophone présente un peu partout dans le pays, les Turcomans jouent dans le Kurdistan autonome un rôle de «cinquième colonne» de la Turquie. Ankara y finance deux milices armées et le Front turcoman est naturellement tenu en suspicion par les Kurdes. Il faut dire que nombre de ses cadres sont d'anciens membres du Baath de Saddam Hussein.