Echaudé par le conflit de 1991, Ankara exige des Etats-Unis de fortes sommes et de solides garanties juridiques.
"Celui qui s'est brûlé la bouche avec du lait chaud souffle même sur son yaourt" est un dicton que les Turcs citent volontiers pour expliquer leur prudence actuelle, après l'expérience amère de la guerre du Golfe. Pressée par les Etats-Unis de coopérer à une éventuelle offensive armée contre l'Irak, à laquelle sa population est opposée, la Turquie a engagé un âpre marchandage avec Washington. Certains qualifient cette attitude de mercenaire, mais les autorités turques estiment qu'elles ne font que défendre les intérêts de leur pays, qui subirait inévitablement un choc économique important en cas de guerre à sa frontière.
En 1991, Turgut Ozal, le dirigeant turc de l'époque, avait pris parti pour la coalition alliée avec enthousiasme, convaincu que la Turquie allait en retirer des avantages politiques et économiques. Mais l'assistance financière promise par les Etats-Unis ne s'était pas concrétisée et les Turcs estiment leurs pertes au cours des douze dernières années à au moins 44 milliards de dollars.
Avant la guerre, l'Irak était un des partenaires commerciaux les plus importants de la Turquie. Les exportations turques vers l'Irak, qui dépassaient 1 milliard de dollars par an avant le conflit, n'atteignaient plus que 100 à 200 millions de dollars durant les années 1990, soit une perte annuelle d'environ 800 millions de dollars. A cela s'ajoutent d'autres facteurs, tels que la chute des revenus touristiques, qui étaient passés de 3,2 milliards de dollars immédiatement avant la guerre à 2,6 milliards juste après. Le tourisme avait cependant repris et s'était même développé de façon importante, ce qui fait que le manque à gagner en cas de nouveau conflit se chiffrerait en milliards de dollars. "Cette fois-ci, on se base sur un chiffre d'affaires de 10 à 12 milliards de dollars par an, dont la moitié au moins serait perdue", estime un diplomate européen. La liste des pertes inclut également le coût de l'aide aux réfugiés, estimé à 100 millions de dollars, ainsi que la diminution des redevances pour l'acheminement du pétrole exporté par le biais de l'oléoduc entre la ville iranienne de Kirkouk et le port turc de Yumurtalik, qui rapportaient 400 millions de dollars par an avant le conflit.
Qu'elle s'engage aux côtés des Etats-Unis ou non, la Turquie souffrirait inévitablement des retombées d'un conflit à sa frontière. Rifat Hisarciklioglu, le président de la TOBB (Union turque des chambres et des Bourses), a récemment estimé à 16,6 milliards de dollars par an les pertes probables en cas d'opération armée contre l'Irak. L'appui du Fonds monétaire international (FMI), via une ligne de crédit de 16 milliards de dollars accordée en février 2002, a permis à la Turquie de surmonter la crise financière qui avait secoué son secteur bancaire il y a deux ans, mais son économie demeure vulnérable à des traumatismes extérieurs. "La Turquie a une dette totale de 150 milliards de dollars, soit 85 % du produit intérieur brut (PIB), et le coût de la dette est particulièrement élevé", explique Mahmut Kaya, directeur de la recherche à la société financière Garanti Securities. "Une guerre à nos portes va augmenter la prime de risque et le Trésor a déjà de la peine à emprunter pour rembourser la dette. Il faut s'attendre à une hausse des taux d'intérêt."
Pour atténuer cet impact et s'assurer que les promesses seront tenues, le gouvernement turc exige des Etats-Unis non seulement des sommes importantes - il est question de 6 milliards de dollars de dons, qui incluraient l'annulation d'une partie de la dette militaire, ainsi que de 20 milliards de lignes de crédit - mais également des garanties juridiques solides.
Ceux qui prônent un engagement direct de la Turquie affirment qu'après une courte guerre les compagnies turques seraient invitées à participer à la reconstruction de l'Irak, le commerce frontalier reprendrait son essor et le pays pourrait même obtenir une part des revenus pétroliers. De plus, les Etats-Unis pourraient faciliter le rééchelonnement de la dette envers le FMI et la Banque mondiale.
Mais même les plus optimistes admettent qu'avant d'en arriver là la Turquie traversera des jours difficiles. "Elle peut tirer des bénéfices long terme, estime Mahmut Kaya, mais, d'ici là, ce sera une période turbulente pour l'économie turque et les marchés financiers."