IRAK La Turquie refusait toujours, hier, de céder aux injonctions des Etats-Unis lui demandant d'autoriser le déploiement de soldats américains sur son sol
Les États-Unis attendaient hier soir une réponse d'Ankara à leur offre d'assistance financière en échange d'un déploiement de troupes américaines en Turquie pour attaquer l'Irak. Le secrétaire d'État, Colin Powell, a indiqué que l'Administration Bush refusait d'aller au-delà de sa proposition de 26 milliards de dollars, alors que la Turquie réclame 30 milliards pour compenser le manque à gagner induit par une guerre en Irak. Washington souhaite déployer 40 000 hommes en Turquie pour préparer une invasion de l'Irak par le nord. Selon un haut responsable américain, les États-Unis, pressés par le temps, ont demandé à Ankara une réponse définitive avant le week-end.
La Turquie ose mettre à l'épreuve la patience des États-Unis. Convaincue que, pour assurer sa sécurité, elle a plus besoin d'argent dans ses caisses que de troupes américaines sur son territoire pour attaquer l'Irak, elle a réclamé une aide économique substantielle avant d'autoriser les forces du général Tommy Franks à se déployer. Hier, peu de diplomates doutaient qu'au bout du compte les deux alliés finiraient par trouver un terrain d'entente. Mais l'affaire montre que même les principaux alliés des États-Unis ne sont guère convaincus de la nécessité et de l'urgence d'une opération en Irak. Le marchandage illustre jusqu'à la caricature le dilemme de l'Administration Bush. Elle invoque la sécurité régionale pour justifier une opération militaire en Irak. Mais la plupart des voisins de ce pays, à l'exception peut-être du Koweït, y sont réticents, voire opposés.
La Turquie, qui affronte une situation économique désastreuse, doit arbitrer entre son alliance stratégique avec Washington et l'hostilité de sa population à la guerre. Les sondages montrent que les Turcs sont plus de 90% à refuser une guerre en Irak. Le gouvernement conservateur musulman élu à l'automne dernier est naturellement enclin à en tenir compte.
Les États-Unis n'ont pas ménagé leurs efforts ces derniers mois pour inciter le Fonds monétaire international à voler au secours des finances turques. De même, ils ont soutenu à bout de bras l'ambition d'Ankara d'adhérer à l'Union européenne. Aujourd'hui, ils ont l'impression d'être mal payés de retour. Leur frustration est grande. «Le facteur temps est vital pour nous», a expliqué l'ambassadeur des États-Unis à Ankara, Robert Pearson.
Les États-Unis veulent ouvrir un second front dans le nord de l'Irak, en plus de l'attaque qu'ils disent préparer depuis le sud du pays, afin de forcer les troupes irakiennes à se diviser, leur couper la retraite et contrôler rapidement les importants champs de pétrole situés autour de Kirkouk. En outre, en occupant le nord de l'Irak, les Américains seraient en meilleure position pour contrer les ambitions iraniennes dans cette région. Pour toutes ces raisons, ils ont prévu de déployer la 4e division d'infanterie et une partie de la 1re en Turquie, soit 40 000 soldats.
Derrière des soucis financiers non négligeables, la Turquie a d'importants intérêts géopolitiques en jeu. «Il est ridicule de parler d'un marchandage pour quelques dollars, a souligné hier l'homme fort du parti musulman au pouvoir, Tayyip Erdogan. Les dimensions politiques et militaires de l'affaire sont beaucoup plus importantes que la dimension économique.» Les craintes turques de l'émergence dans le nord de l'Irak d'un Kurdistan indépendant, dont l'existence pourrait déstabiliser le Sud-Est anatolien, qui sort tout juste de 15 années de rébellion, n'ont pas été apaisées par les assurances données par Washington.
L'Administration Bush a fait miroiter aux Turcs une occupation du nord de l'Irak. Au début du mois, la presse américaine s'est fait l'écho d'indications selon lesquelles l'armée turque pourrait entrer dans le nord de l'Irak sur les talons des forces américaines afin de «sécuriser» la région à l'aide de ses alliés locaux de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK). Elle pourrait notamment protéger l'oléoduc reliant Kirkouk au port turc de Ceyhan, sur la Méditerranée. La tentation de récupérer l'ancien villayet (région administrative) de Mossoul, perdu lors du démantèlement de l'Empire ottoman à la suite de la Première Guerre mondiale, pourrait ressurgir. Selon la dernière livraison du magazine américain Newsweek, l'armée turque prévoirait d'envoyer 80 000 de ses soldats en Irak afin d'y occuper des «positions stratégiques».
Malgré les arrière-pensées stratégiques, c'est sur la question financière que les négociations entre Washington et Ankara se concentrent. Yasar Yakis, le ministre turc des Affaires étrangères, et Ali Babacan, le ministre de l'Économie, viennent de se rendre à Washington pour exposer leurs demandes. Ils ont réclamé au moins 30 milliards de dollars (après avoir parlé de 92 milliards !), dont 10 milliards de dons. Le président George W. Bush les a reçus, montrant ainsi l'importance que son Administration attache au dossier.
Avant-hier, la Maison-Blanche a fait savoir qu'elle en restait à une «offre finale» de 26 milliards de dollars (6 milliards de dons et jusqu'à 20 milliards de dollars de prêts). Le secrétaire d'État, Colin Powell, a appelé le premier ministre turc, Abdullah Gül, pour le conjurer d'accepter la proposition.
Ankara estime avoir subi, à la suite de la première guerre du Golfe, un préjudice de 40 milliards de dollars. Les dirigeants turcs affirment qu'à l'époque les États-Unis ont failli à leurs promesses de supporter l'essentiel de ce coût. Ils disent ne pas vouloir retomber dans le même piège. Erdogan a réclamé hier des «garanties écrites», afin que le Congrès américain ne puisse pas, par la suite, revenir sur des engagements du gouvernement américain.
Quelle que soit la conclusion du bras de fer, la Turquie jouera un rôle dans la coalition conduite par les États-Unis, a souligné hier la Maison-Blanche. Derrière les tractations diplomatiques, les préparatifs militaires battent leur plein. Des soldats américains sont déjà sur place. Dimanche et lundi dernier, des avions cargos américains ont débarqué des centaines d'hommes sur la base de Diyarbakir (Sud-Est). L'US Air Force utilise les bases turques depuis la première guerre du Golfe pour imposer l'interdiction de survol au-dessus du nord de l'Irak.
Au moment où les États-Unis ambitionnent de «remodeler» le Proche-Orient, la Turquie ne peut pas se permettre d'être absente du jeu. Washington, de son côté, pourrait peut-être se passer d'Ankara pour la phase militaire de l'opération,mais ce ne serait plus le cas pour la suite. L'alliance stratégique de la Turquie avec Israël en fait un allié crucial pour les États-Unis. La tension d'avant-guerre montre le souci des dirigeants turcs de se placer en bonne position pour aborder l'après-guerre.