C'est là que la longue plaine mésopotamienne vient buter sur le rempart des monts Zagros. Prenant appui sur les deux fleuves qui coulent en contrebas, le Tigre et le Zab, les frontières turque, syrienne et irakienne se rejoignent à la porte de Habur. Au-delà, les montagnes enneigées du Kurdistan, d'Irak montent à l'assaut du ciel et disparaissent dans les nuages. C'est également à Habur que la route de Bagdad s'arrête : «Demi-tour, vous n'irez pas plus loin !», indique martial, un sergent de la «jandarma», la gendarmerie turque.
Mais ce qui frappe surtout, au-delà du paysage grandiose, c'est l'odeur. Depuis la ville de Cizre jusqu'à la frontière, de tenaces effluves de pétrole emplissent l'atmosphère. Les bas-côtés de la route, qui étaient autrefois le lieu d'un florissant trafic d'essence, sont aujourd'hui un mouroir pour poids lourds. Par centaines, les citernes, les châssis, les remorques et autres parties de camion, gisent de part et d'autre de la longue ligne droite. «La porte de Habur est fermée et pour nous, c'est la fin», résume Mesut, quarante-trois ans, chauffeur de camion qui, aujourd'hui, marche à pied.
Pour les Kurdes de la région, les années fastes furent celles de l'embargo contre l'Irak, particulièrement depuis qu'un Kurdistan autonome s'est développé dans le Nord irakien après la guerre du Golfe. Kurdes de Turquie, bientôt relégués par des Turcs et même quelques Arabes, tous se sont adonnés à un très profitable trafic d'essence. Il s'agissait essentiellement de faire parvenir dans le Kurdistan d'Irak, toutes sortes de denrées des agrumes à la bière en passant par l'électroménager et d'en ramener pétrole ou mazout pour le revendre ensuite à la moitié du tarif officiel en Turquie.
Les Kurdes d'Irak, jouant les intermédiaires entre Saddam et les transporteurs, se sont ainsi constitué une solide cagnotte qui leur a permis de transformer le Kurdistan irakien en un territoire nettement plus viable que le reste de l'Irak.
En fait, il reste bien quelques camions qui passent la porte de Habur, revenant d'Irak avec leur chargement de pétrole. Ali est de ceux-là. Propriétaire de son véhicule, il travaille exclusivement pour l'une des quatre compagnies de transport agréées par les pétroles turcs. «La Turquie achète du pétrole directement à Saddam et nous allons en prendre livraison à Mossoul, en zone arabe. Depuis six mois, il n'y a plus rien qui passe pour les Kurdes», explique-t-il. En fait, les Kurdes d'Irak continuent de prélever une sorte de taxe de transit sur les camions qui descendent vers Mossoul ou Bagdad : «50 euros par personne !», s'indigne Mehmet qui s'apprête à passer avec son 36 tonnes, rempli de pneus russes en provenance de Kazan.
Bien sûr, il y a aussi la corruption qui permet à certains de passer tout de même à Zakho, première ville du Kurdistan irakien et d'en ramener quelques centaines de litres de mazout, mais il semble que les autorités serrent peu à peu la vis et mettent tout en oeuvre pour court-circuiter le Kurdistan d'Irak. «Chaque fois qu'un ministre turc se rend à Bagdad, dans les trois jours nous avons des restrictions supplémentaires sur le commerce avec le Kurdistan d'Irak», se plaint Mesut. Il faut dire que l'objectif numéro un annoncé de la Turquie est d'empêcher le développement d'un Kurdistan autonome en Irak.
Hier matin, dans la zone douanière de la porte de Habur, une nouvelle rencontre a réuni les Kurdes d'Irak et les militaires turcs. Objectif probable de la réunion, à laquelle devait participer un émissaire américain : définir une sorte de modus vivendi quant à la présence de l'armée turque dans le Kurdistan d'Irak. Hier soir, rien n'avait encore filtré de l'entrevue.
La Turquie, qui dispose déjà dans la région d'une présence musclée, ne cache pas sa volonté de renforcer considérablement son contingent militaire dans le Nord irakien. Dans la région de la porte de Habur, on ne peut que constater le renforcement des unités combattantes.
Les convois se succèdent sur les petites routes comme sur les axes principaux qui mènent à la frontière. Chars M 60, obusiers autotractés de 155 millimètres, trains de véhicule du service des essences, ou postes de commandement de campagne reconnaissables à leurs antennes : les caravanes militaires déambulent dans un nuage de poussière d'un bout à l'autre du Kurdistan turc. Même des unités de Thrace, à l'autre bout du pays, ont été récemment déplacées. Selon un responsable politique kurde de Turquie, l'armée d'Ankara aurait massé jusqu'à 120 000 hommes dans la région frontalière et certaines unités seraient déjà passées en Irak pour y rejoindre les quelques milliers de soldats qui y sont installés à demeure.
L'autre manière pour la Turquie d'être présente dans le Nord irakien est de jouer la carte humanitaire. Ankara prévoit d'installer une dizaine de camps susceptibles d'accueillir d'éventuels réfugiés dans le Kurdistan irakien. D'autres pourraient être positionnés en Turquie même, tel celui que l'on peut déjà apercevoir à la porte de Habur. Quelques dizaines de tentes s'alignent dans un ordonnancement tout militaire sur le bas-côté de la route. Défendue par un réseau de barbelés et une enceinte, la zone est interdite «et le Croissant-Rouge n'est pas habilité à parler à la presse», indique un sous-officier.
Pour Zalmay Khalilzad, l'envoyé spécial de l'Administration Bush dans la région, les craintes des Turcs en matière humanitaire sont «légitimes», même si l'hypothèse d'une contre-offensive irakienne d'envergure et d'un afflux de réfugiés semblent peu probables. A vrai dire, l'un des seuls événements qui pourrait faire totalement dégénérer la situation dans le Kurdistan irakien serait l'affrontement des & kurdes avec les troupes d'Ankara.