Une semaine de blocage laissera des traces sur le fonctionnement de l'Alliance.
Le général Richard Myers, chef d'état-major de l'armée américaine, a menacé hier de contourner le Conseil de l'Atlantique Nord, instance politique de l'Otan, pour octroyer à la Turquie le soutien qu'elle demande (avions radars Awacs, missiles antimissiles Patriot et moyens de défense chimiques ou biologiques), malgré le veto de la France, de l'Allemagne et de la Belgique. «Nous estimons avoir l'autorité légale pour le faire sans passer par le processus politique», a-t-il déclaré devant le Sénat américain. A Bruxelles, les ambassadeurs des dix-neuf pays de l'Alliance ont renoncé à se réunir pour la sixième fois sur la question de l'aide de la Turquie. Le ministre allemand de la Défense, Peter Struck, a promis une décision «au plus tard samedi», qui «correspondra absolument aux intérêts de la Turquie».
Qu'une issue soit proche ou lointaine, le mal est fait. La crise dans laquelle l'Otan s'enlise depuis lundi laissera des traces sur les relations transatlantiques et sur le fonctionnement de l'organisation elle-même. Créé en 1949 face à la menace soviétique, ce vestige de la guerre froide se cherche une nouvelle raison d'être, mais les aléas de la «campagne antiterroriste» l'en ont jusqu'ici privé. Au point que sa survie, dans sa configuration traditionnelle, semble aujourd'hui mise en cause.
Ce n'est certes pas la première tempête que traverse le lourd vaisseau de l'Alliance atlantique. Le retrait de la France de son commandement intégré en 1966, la crise des missiles soviétiques SS-20 au début des années 80, les débats sur la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo dans la décennie suivante se sont déroulés dans la douleur. «Il y a eu Suez, le Vietnam, les Pershing, la Bosnie, commente un diplomate américain. Je suis très réticent pour dire que cette crise-ci est significativement différente de celles-là.» Pourtant, un élément fondamental a changé : la disparition d'un ennemi identifié et «incontestable».
Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, c'est le secrétaire général de l'organisation, George Robertson, qui a proposé aux Etats-Unis d'actionner pour la première fois l'article V de la charte de l'Otan. Au coeur du mécanisme de défense collective, il transforme une attaque contre l'un des membres en une attaque contre tous. La Maison-Blanche a accepté ce geste de solidarité mais, lorsqu'elle est partie en guerre contre les talibans en Afghanistan, elle a laissé l'Otan sur la touche. L'élargissement de l'Alliance à sept nouveaux pays de l'Est, décidé en novembre dernier à Prague, n'a pas remplacé sa raison d'être.
On comprend pourquoi lord Robertson a sauté sur l'occasion de jouer un rôle dans la crise irakienne. La demande initiale des Etats-Unis revenait à impliquer les alliés dans des préparatifs militaires alors même qu'ils contestaient cette «logique de guerre» à l'ONU. «C'était faire prendre un risque à l'Otan que de l'instrumentaliser sur un théâtre qui est hors de sa compétence», souligne un diplomate européen. «L'excès de zèle» du secrétaire général, né de la crainte constante d'être marginalisé, n'a rien arrangé. Sa stratégie des réunions à répétition souligne l'absence de résultats et «crée des fissures au sein de l'Otan».
Le passage, lundi, d'une manoeuvre américaine à une demande turque a corsé la difficulté et aggravé la crise. Ce qui est dès lors en cause, c'est la solidarité des alliés envers l'un d'eux qui y fait appel. Jacques Chirac a beau avoir téléphoné à son homologue turc pour l'assurer du soutien de la France en cas de «menace réelle», c'est là un geste politique, conjoncturel par nature, qui n'a pas grand-chose à voir avec l'automatisme d'un accord de défense collective. «Le raidissement à l'Otan vise à montrer aux Etats-Unis qu'on n'exclut pas de mettre notre veto à l'ONU», reconnaît une source française, confirmant que le différend transatlantique se joue sur tous les fronts.
Le secrétaire d'État américain, Colin Powell, estime que «l'Alliance se brise parce qu'elle n'assume pas ses responsabilités». Richard Perle, le très pugnace conseiller au Pentagone, suggère d'en tirer les conséquences : au sein de l'Otan, Washington a «continué par pure générosité à faire comme au temps de la guerre froide alors que la relation est très différente», explique-t-il. Paris s'étant montré «des plus irresponsables» dans cette affaire, le moment est venu de «reconsidérer» le fonctionnement de l'organisation à la lumière du «contrepoids» qu'il prétend être, «ce qui n'est pas la même chose qu'un allié».
Le plan de marginalisation est le suivant : la France s'étant elle-même exclue du commandement intégré de l'Alliance, il suffirait de prendre la majorité des décisions au Comité de planification de défense, où elle ne siège pas. De la parole à l'acte, il n'y a qu'un pas. Hier, le général Richard Myers, chef d'état-major de l'US Army, a ouvertement envisagé d'y recourir : «Nous estimons avoir l'autorité légale pour le faire sans passer par le processus politique», a-t-il dit. Encore faut-il «retourner» l'Allemagne et la Belgique. Ces deux pays ne font donc pas, loin s'en faut, l'objet d'attaques aussi virulentes que la France.
Pour Paris, Berlin et Bruxel les, l'Otan doit suivre l'ONU et non l'inverse. Au nom de ce principe, qui n'avait pourtant pas été appliqué au Kosovo, ils mettent à mal la relation transatlantique et fragilisent le mécanisme de défense collective qui fonde l'Alliance. Paris court en outre le risque d'une margi nalisation à l'Otan et passe pour essayer de «sauver la mise» à Saddam Hussein. Le jeu en vaut-il la chandelle ? «Tout ceci n'est pas sérieux», répond le chef de la diplomatie, Dominique de Villepin. «Rien ne va être sacrifié, ni l'Otan, ni l'ONU, ni l'UE», assure son homologue allemand, Joschka Fischer.
Mais ce n'est pas un hasard si le Pentagone laisse filtrer ses projets de «repositionnement» des quelque 100 000 hommes actuellement déployés en Europe. Redoutant avant tout leur départ, le premier ministre polonais, Leszek Miller, suggère de «ne pas remettre en question le rôle dirigeant des Etats-Unis dans la politique mondiale».