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Stockholm désemparé face aux «crimes d'honneur»

Marie-Laure Le Foulon
Le Figaro - 13/02/2003

 

Courante dans certains pays du Proche-Orient ou du sous-continent indien, la pratique du crime d'honneur existe également en Europe. Dans un rapport en cours de discussion au Conseil de l'Europe, la commission pour l'égalité entre les femmes et les hommes estime que cette question doit faire l'objet d'une prise de conscience. Les communautés étrangères de Suède ou du Royaume-Uni sont particulièrement concernées. Mais aussi la Turquie : «Les crimes dits d'honneur sont considérés comme des crimes répondant à une provocation extrême et les peines sont souvent minimales, indique le rapport. Le code pénal turc autorise une réduction de la peine lorsque le meurtre est perpétré pour sauver l'honneur de la famille...»

Depuis un an, sa tombe est fleurie chaque jour au cimetière d'Uppsala. Des mains anonymes y ont même déposé un petit ange en porcelaine. Sur le côté, le portrait d'une très belle jeune fille. Le destin de Fadime évoque Antigone. Ce visage que tous les Suédois connaissent est désormais un symbole. Celui d'une femme seule qui se dresse contre les siens. Le 21 janvier 2002, à 21 h 54, une jeune fille téléphone au police-secours suédois : «Ma soeur est morte. Mon père a tué ma soeur.» Embusqué dans la cage d'escalier, Rahmi Sahindal, un immigré kurde de Turquie avait attendu que sa fille sorte de son appartement. Il a crié deux fois «Putain, putain» et a tiré. Fadime est morte sur le coup. Elle avait 26 ans. Son crime ? Avoir sali l'honneur d'une famille, d'un clan, en ayant aimé Patrick Lindesjös, un jeune Suédois.

Que Fadime ait vécu en Suède avec sa famille depuis dix-huit ans, qu'elle soit une étudiante modèle parfaitement intégrée à la culture occidentale, que Patrick, soit décédé quatre ans auparavant dans un accident de voiture, rien ne pouvait l'absoudre. D'après les hommes de sa famille, le déshonneur ne s'éteindrait qu'avec sa vie.

Le 4 février 2002, lors des funérailles quasi nationales retransmises en direct à la télévision, toute la Suède a versé des larmes. De la princesse Victoria à la présidente du Parlement, en passant par des millions d'anonymes. Car Fadime avait, dès 1998, raconté aux médias la menace qui pesait sur elle : son père et son frère l'avaient battue à plusieurs reprises et voulaient sa mort. Quelques mois avant son assassinat, elle avait même participé à un séminaire au parlement intitulé «Les violences commises au nom de l'honneur». Son intervention avait été enregistrée : «Si la société avait pris sa responsabilité et intégré ma famille dans la société suédoise, cela aurait pu être évité, expliquait la jeune femme. Je ne ressens aucune amertume mais je crois qu'il est important de tirer les leçons de ce qui m'est arrivé.» Il lui restait moins de deux mois à vivre.

Un an après, qu'est-ce qui a changé ? «Pour les victimes, rien», indique l'avocate Elisabeth Fritz, spécialiste du meurtre d'honneur. Dans les jours qui ont suivi la mort de Fadime, le ministre de l'Intégration a décidé de relever à dix-huit ans l'âge légal du mariage en Suède. «Cette nouvelle loi est insuffisante, estime Elisabeth Fritz. Ce devrait être un crime de marier des jeunes en dessous de dix-huit ans tant pour les prêtres que pour les parents.» Une récente enquête menée par la presse vient de révéler que des fillettes de 12 à 15 ans ont été mariées en 2002 en Suède, tant dans les communautés musulmanes, que chrétiennes et dans l'église orthodoxe syrienne.

Certes le père de Fadime a été condamné à la prison à perpétuité. Mais pour Elisabeth Fritz, il faut que les hommes de la famille qui profèrent des menaces soient assignés à résidence, car aujourd'hui ce sont les victimes qui doivent vivre cachées. La ville de Stockholm a ainsi ouvert l'année dernière un centre secret - comme il en existe en Allemagne - où les jeunes filles en danger peuvent se réfugier, se cacher et changer d'identité.

L'intellectuel kurde Amad Eskandari estime, lui, au contraire, que l'on peut presque parler d'un avant et d'un après Fadime. «Ce meurtre a ouvert un débat en Suède, en Europe, aux Etats-Unis mais aussi dans les pays où les meurtres d'honneur existent comme au Kurdistan», indique-t-il. Des milliers de femmes ont manifesté au Kurdistan irakien lorsque la mort de Fadime a été connue. La loi qui prônait la relaxe pour le père ou l'époux qui avait tué pour laver son honneur a même été modifiée. En face de la tombe de Fadime est enterré son amour, Patrick. Ils resteront les Tristan et Iseult de la Suède.

       

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