L'Otan s'enfonce dans le bourbier turc sur la question de l'Irak Yves Clarisse Libération - 12/02/2003 BRUXELLES (Reuters) - La France, l'Allemagne et la Belgique ont rejeté mercredi les solutions de compromis proposées par l'Otan pour l'envoi d'une aide à la Turquie en cas d'attaque de l'Irak, aggravant encore la crise entre alliés. Après une journée d'intenses consultations, les ambassadeurs de l'Alliance se sont réunis dans la soirée pour constater que les trois pays campaient sur leurs positions en refusant ce qu'ils estiment être une logique de guerre américaine. "Pour ces trois pays, le temps n'est pas encore venu de prendre une décision", a déclaré le porte-parole de l'Otan, Yves Brodeur, en soulignant que le débat ne portait pas sur l'opportunité d'aider la Turquie en cas d'attaque, mais sur le calendrier: "La question n'est pas si, mais quand." Une nouvelle réunion devrait avoir lieu jeudi, mais les diplomates doutent que ce soit utile avant la présentation du rapport des inspecteurs en désarmement de l'Onu, vendredi. La France, qui reste suivie par l'Allemagne et la Belgique sur ce dossier malgré les tentatives de diviser le front du refus, a opposé une fin de non-recevoir très nette aux propositions de compromis présentées dans la matinée par le secrétaire général de l'Otan, George Robertson. "Notre position n'a pas changé", a déclaré mardi François Rivasseau, porte-parole des Affaires étrangères françaises. "Nous ne pouvons pas, à travers une décision de l'Otan, donner aujourd'hui a priori notre appui à une intervention armée en Irak et préjuger ainsi des décisions qui relèvent du Conseil de Sécurité", a-t-il ajouté lors d'un point de presse. Plutôt que de convoquer une nouvelle réunion jeudi, ce qui ne ferait qu'étaler en public les divergences, l'Otan devrait décider d'attendre "que les circonstances changent", a estimé un responsable allié en référence à l'échéance de vendredi. SIGNAL POLITIQUE "PROBLEMATIQUE" L'ambassadeur américain auprès de l'Otan, Nicholas Burns, qui évoquait au début de la semaine une solution dans les 24 heures, a paru abandonner l'espoir d'une décision rapide. "Cela pourrait prendre du temps pour parvenir à une décision", a-t-il expliqué à quelques journalistes. La France, la Belgique et l'Allemagne avaient opposé lundi leur veto à une série de mesures qui, selon elles, donnerait le signal que l'Otan se prépare d'ores et déjà à une guerre alors qu'ils veulent au contraire renforcer les inspections de l'Onu en Irak afin de désarmer ce pays de manière pacifique. On y trouvait l'envoi en Turquie d'avions de surveillance Awacs, de batteries de missiles antimissiles Patriot et d'unités de combat contre la guerre chimique et biologique. Les militaires britanniques actuellement présents dans les Balkans qui seraient envoyés dans le Golfe seraient remplacés par des troupes de l'Otan, et les Européens assureraient la protection des bases américaines en Europe. Devant le refus du trio de pays récalcitrants, George Robertson a proposé de limiter l'aide à la Turquie à des moyens "défensifs", a expliqué son porte-parole, Yves Brodeur. L'Otan se contenterait d'envoyer des avions Awacs, des batteries Patriot et des moyens de lutte contre la guerre bactériologique et chimique vers la Turquie. "Mais le signal politique qui serait envoyé reste problématique pour les trois capitales", a déclaré un diplomate pour expliquer leur refus de s'engager dans ce sens. AIDE BILATERALE Il s'agit en effet avant tout d'une question de "timing". Les Etats-Unis voulaient parvenir à un accord avant vendredi afin d'obtenir l'envoi de moyens précieux - les Awacs pourraient guider l'avancée des troupes américaines en Irak - avant la présentation du rapport des inspecteurs. Les "Trois" comptent en revanche sur un rapport relativement positif de Hans Blix, chef de la Commission de contrôle, de vérification et d'inspection de l'Onu (Unmovic), et Mohammed ElBaradeï, le directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), ce qui pourrait radicalement changer la donne. Ces pays espèrent que les propositions franco-allemandes de renforcement des moyens des inspecteurs, qui sont appuyées par la Chine et la Russie, deux membres permanents du Conseil de sécurité de l'Onu, recevront bon accueil à l'Onu. Selon des diplomates, l'attitude de la France, qui est également un membre permanent du Conseil, est centrale pour la cohésion des "Trois", qui n'a pas faibli jusqu'à présent. Faute d'accord entre les 19 pays de l'Otan, les moyens de défense, comme les batteries Patriot, devraient être fournis de manière bilatérale à la Turquie par les Etats membres. "Si cela ne peut être fait collectivement, alors un certain nombre d'alliés, et particulièrement les Etats-Unis, assureront la défense de la Turquie," a expliqué un diplomate allié. Dans les couloirs, les responsables de l'Otan ne cachaient pas la gravité de cette crise pour une organisation déjà déstabilisée par la fin de la Guerre Froide. Les Etats-Unis, qui avaient négligé l'Otan lors de la guerre en Afghanistan, risquent encore plus de s'éloigner d'une Alliance qui, depuis la guerre du Kosovo, leur lie les mains beaucoup plus qu'ils ne le souhaiteraient. |