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L'Otan s'enfonce dans la crise

Philippe Gélie
Le Figaro - 11/02/2003

 

L'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (Otan) est sens dessus dessous. Pour une fois qu'on fait appel à ce vestige de la guerre froide, des empêcheurs de guerroyer en rond refusent son concours. En rompant hier une procédure dite «de silence», la France, la Belgique et l'Allemagne ont mis leur veto à l'adoption tacite de mesures de soutien demandées depuis la mi-janvier par les Etats-Unis. Résultat : la fièvre diplomatique s'est emparée des dix-neuf États membres et elle ne semble pas près de retomber.
En pointe dans la «résis tance» à Washington, Paris se montre décidé à tenir crânement jusqu'au bout. «Nous ne voulons pas envoyer le mauvais message au mauvais moment», martèle-t-on côté français. En clair, l'Otan doit suivre l'ONU et en aucun cas la précéder. Puisque la communauté internationale s'est engagée derrière la résolution 1441, la prochaine étape doit être le second rapport des inspecteurs en désarmement, vendredi prochain. «Notre calendrier est calé sur celui du Conseil de sécurité, explique une source diplomatique. Nous ne voyons pas pourquoi nous nous engagerions avant le 14 février, sous couvert de mesures techniques, dans un ralliement de l'Alliance à une autre politique.»

Le fait que la Turquie ait invoqué hier l'article IV du traité fondateur de l'Otan ne modifierait pas fondamentalement la donne. Ce texte impose aux alliés un «devoir de consultation» si l'un des États membres s'estime menacé dans «son intégrité territoriale, son indépendance politique ou sa sécurité». Pour le secrétaire général de l'Alliance, lord Robertson, le recours extrêmement rare à cette disposition devrait «peut-être aider à trouver une solution» en «focalisant les discussions sur la défense de la Turquie et sa protection». La liste des mesures demandées à l'Otan pourrait notamment être réduite par rapport à ce que souhaitaient les Etats-Unis, et se limiter strictement aux besoins turcs.

Mais l'argument laisse de marbre le camp français. «Nous sommes concernés par la sécurité de la Turquie mais nous ne pensons pas qu'il y ait des mesures immédiates à prendre», indique un diplomate. Considérant qu'à ce stade la plupart des mesures préventives peuvent être décidées «sur une base nationale, sans décision collective de l'Alliance», Paris estime que la vraie question sur la sécurité d'Ankara «est liée à l'engagement d'une opération militaire en Irak». Or, c'est là une décision que l'Otan ne saurait prendre, fût-ce implicitement, avant que les Nations unies n'aient dit leur dernier mot. «Si la Turquie est attaquée, précise-t-on, il n'y aura aucun doute sur notre appui, y compris militaire.»

La Belgique s'est ralliée sans états d'âmes dès hier matin à cette position. L'Allemagne l'a suivie, mais avec retard et en se gardant bien de commenter la situation. Dans les autres États membres, le ton est au contraire au reproche, voire à l'anathème. Le veto est «totalement erroné, (...) déraisonnable, a estimé le ministre norvégien des Affaires étrangères, Jan Petersen. Faire des préparatifs est, d'un point de vue purement militaire, au coeur même de l'Otan». Pour le ministre de la Défense espagnol, Federico Trillo, «la rupture au sein de l'Alliance est grave parce que c'est la première fois que la volonté de défense et de planification stratégique est rompue entre les alliés».

Côté turc, on joue la modération : le recours à l'article IV ne signifie pas «qu'une guerre est inévitable» et «il n'y a rien de plus naturel que d'activer certains mécanismes de l'Otan», plaide le premier ministre, Abdullah Gul. «Je suis déçu que la France empêche l'Otan d'aider un pays comme la Turquie» a déclaré hier le président Bush, estimant que cette attitude «à courte vue» aurait un «effet négatif» sur l'Otan. Pour le secrétaire d'État américain, Colin Powell, les Européens doivent «réaliser qu'ils ont une obligation d'aider un membre qui a demandé une assistance». Le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, parle «d'erreur» et menace : «La planification se poursuivra hors de l'Otan si nécessaire.» L'ambassadeur américain Nicholas Burns précise : l'Alliance est confrontée à «une crise de crédibilité», à cause de «calculs politiques. Ces pays jouent avec l'avenir de l'Otan».

Pourtant, même le risque de dépouiller l'Alliance atlantique de sa dernière raison d'être – la solidarité entre ses membres – ne semble pas perturber le camp du refus. «La crédibilité c'est comme la vertu, plaisante un diplomate, c'est une notion élastique. On exagère beaucoup, il y a en ce moment une agitation démesurée. La vraie crise, ce sera si l'on déclenche une guerre, avec toutes les conséquences que cela risque d'avoir sur le Proche-Orient.»

    

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