Le temps des conflits exacerbés Alexandre ADLER Le Figaro - 06/02/2003 INTERNATIONAL Le degré de désordre actuel peut-il faire émerger des regroupements de puissances ? Vivre le temps historique au rythme vertigineux qu'il nous impose ces dernières semaines nous rend tout à la fois exaltés et modestes. Modestes d'abord et avant tout, parce que les événements qui surviennent à un rythme aussi soutenu sont bien souvent aussi surprenants qu'imprévus: il n'en a pas toujours été ainsi, notamment dans les années 90 où l'onde de choc de la chute du mur de Berlin déployait ses effets, de mieux en mieux compris, avec une régularité presque fascinante. Ici, au contraire, nous sommes tirés de notre somnolence dogmatique par des coups de théâtre de plus en plus inattendus: raz de marée populistes au Brésil et en Turquie, coup de poker insensé de Kim Jong-il en Corée du Nord, trahison en rase campagne du général Musharraf au Pakistan, qui livre du matériel fissile à cette même Corée du Nord dans des C 130 flambant neufs que les Américains viennent de lui offrir après le 11 septembre 2001 et, pour finir, coup de grisou ivoirien qui menace à présent tout l'équilibre précaire de l'Afrique occidentale jusqu'à l'immense Nigeria.
Rien de bien prévisible dans tout cela, et beaucoup d'éléments qui nous rendent modestes. Mais exaltés tout autant: car nous vivons en ce moment même la trouble fascination des conflits exacerbés, où tout d'un coup tout va à la fois plus vite et plus en profondeur. Certaines évolutions géopolitiques nous semblaient à la fois lentes, pleines d'obstacles et de vents contraires, indécidables. Le moment actuel, moment de décisions s'il en est, nous ouvre au contraire à la nécessité de choix, dont certains seront longtemps irréversibles.
Brasilia a été édifiée dans les années 50 par le plus grand architecte communiste du XXe siècle, Oskar Niemeyer, comme la célébration lyrique des potentialités de l'économie planifiée de demain, réorganisant l'espace encore vide du centre de l'Amérique du Sud et jetant un défi historique à la seule autre capitale de volonté de l'hémisphère occidental, l'océanique Washington, fille du patriciat de Philadelphie et des capitaines au long cours de Baltimore. Mais c'est seulement aujourd'hui en 2003 que l'inauguration du président Lula da Silva révèle l'hiéroglyphe jusqu'alors indéchiffré de Brasilia : une Amérique de l'intérieur des terres, méfiante à l'égard du commerce maritime, arc-boutée dans son désir de réforme agraire et de repartage de la propriété, désireuse de trouver dans un État fort et paternel, dont les jésuites avaient eu l'intuition au Paraguay du siècle des Lumières, la consolation des misères du monde d'ici-bas. Le positivisme des officiers brésiliens du XIXe siècle, le freudisme des intellectuels argentins du XXe, les communismes volontiers trotskisants des élites sud-américaines ne nous répètent, au fond, qu'une seule chose : une partie de ce nouveau monde latin veut passionnément revenir vers l'Ancien Monde de l'Europe. En se dissociant à présent des États-Unis avec une radicalité dénuée pour l'instant d'agressivité, le Brésil rejoint son concept le plus profond. Il est en cela loin d'être le seul. Que fait Kim Jong-il en ce moment même, sinon expulser avec la lucidité fébrile de qui se sait intimement condamné à disparaître (sans doute le contre-coup de ces années de bonheur passées à étudier à Berlin-Est dans les années 70), les dernières traces de présence américaine en Asie ? Son bluff nucléaire lui a permis de mettre successivement dans son jeu le gouvernement japonais de Junichiro Koizumi, venu négocier directement à Pyong Yang toute honte bue, puis les électeurs majoritaires de la gauche sud-coréenne, visiblement en proie au syndrome de Stockholm et à présent tous les opérateurs stratégiques américains, pressés, après un compromis acceptable, de se désengager d'un conflit tout à fait inutile. En quelques jours, la Corée du Nord vient donc de gagner la bataille pour sa survie et de débarrasser à terme Pékin et Tokyo d'une véritable présence américaine pour la suite. Mais n'est-ce pas là plus tard le véritable glas de la Corée du Nord ? Ni la Chine ni le Japon ne veulent dès lors de l'esquisse d'une grande puissance coréenne, économiquement performante au Sud, nucléarisée dans pas très longtemps par la technologie du Nord. Le Néron nord-coréen serait-il parvenu à préparer sans le comprendre, le rétablissement d'un très grand empire asiatique, fondé sur la concertation permanente de la Chine et du Japon ? Deux autres images de spectaculaires rapprochements se télescopent alors en nous : d'abord celle de ce gigantesque banquet franco-allemand de Versailles, qui aurait pu n'être que l'un de ces rassemblements de circonstance dont les Européens sont friands et qui vient symboliser une toute nouvelle assertion de l'Europe à la veille de l'embrasement du Moyen-Orient, et, ensuite en terre d'islam, ce non moins spectaculaire sommet musulman convoqué à l'initiative des nouveaux gouvernements turcs, où Égyptiens, Saoudiens, Syriens et même Iraniens ont donné le sentiment étrange de baigner à nouveau dans la splendeur lumineuse de l'Empire ottoman disparu il y a tout juste 80 ans, quand bien même ce sommet n'a en rien arrêté les projets belliqueux qui sont en cours. Il est bien sûr permis de se demander si ces coagulations géopolitiques résisteront à la crise présente, si, en somme, le degré de désordre atteint depuis l'an 2000, aboutira bel et bien à la mise en place d'une contre-force effective produisant des polarités de puissance à hauteur des désagrégations en cours. On ressent bien intuitivement qu'il n'en ira pas de même partout. Et soyons même un peu plus précis. En Amérique du Sud, tout dépend maintenant du degré de lucidité économique et de manoeuvre politique du parti des travailleurs brésiliens. Si les premiers écueils sont évités, et si en particulier le nouveau pouvoir brésilien parvient à offrir à Chavez et aux siens, au Venezuela, une porte de sortie décente, qui conjure la guerre civile et permette au pays de se refaire dans une certaine entente avec les États-Unis, alors paradoxalement le nouveau Brésil semble tout à fait à même d'agglomérer à son nouveau modèle étatico-populiste, Argentins et Péruviens, sinon le Chili extraverti sur le plan économique, et la Colombie en proie à une longue guerre civile. Ce ne serait pas négligeable au prochain siècle, et contraindrait enfin Washington à proposer au Mexique un contrat d'association infiniment plus favorable. Inversement, une faillite du Parti des travailleurs et de «Lula» ouvrirait la voie à la catastrophe politico-sociale à l'échelle du continent. Dans les deux cas de figure, elle annonce un recentrement des États-Unis sur leur espace hémisphérique, qu'ils ne pourront sans doute jamais plus abandonner à lui-même. La convergence sino-japonaise, perceptible dans le jeu concerté des deux capitales asiatiques pour faire rentrer la hernie nord-coréenne sans passer ni par Washington, trop brutal, ni par Séoul, trop complaisant, n'annonce ici peut-être pas une coopération plus vaste d'ampleur continentale. Elle renforce à tout le moins la main de ceux à Pékin comme à Tokyo qui seraient prêts à jouer la carte du panasiatisme raisonnable. Or ces panasiatiques raisonnables, se trouvent être dans les deux camps les libéraux les plus sûrs : le défunt secrétaire général du Parti communiste chinois Hu Yaobang, écarté dès 1987 pour complaisance envers le Japon, , ou bien l'ancienne ministre anticonformiste des Affaires étrangères japonaise Mme Tonaka, limogée brutalement par Koizumi en 2001. En Europe, la position globale est spectaculaire : le gaullisme populaire le plus traditionnel semble avoir trouvé, dans l'héritage le plus neutraliste de la social-démocratie allemande, le bon accrochage pour créer enfin une identité continentale, malheureusement trop antiaméricaine pour durer : qu'arrivera-t-il par exemple, en cas de grande coalition où Gerhard Schröder, abandonné des Verts, devrait s'effacer devant un chancelier de consensus tel le chrétien-démocrate Lothar Spaeth ? Et vue l'hostilité antiaméricaine de l'opinion britannique, à peine moindre, que celle du continent, un désaveu de l'engagement churchillien de Tony Blair aux côtés de George Bush demeure possible. Pourtant, ce rabibochage entre Paris et Londres notamment semble s'éloigner à vue d'oeil, à présent que Français et Allemands semblent se mettre d'accord sur les futures institutions de l'Europe, qu'un Européen aussi convaincu que Joschka Fischer espère bien diriger un jour. Au Moyen-Orient enfin, la Turquie, après avoir fait tarder son accord pour un déploiement terrestre sur son territoire, finira bien peu à peu par consentir certains avantages aux Américains vu l'état de faiblesse où elle se trouve sur le plan financier. Mais, le vieux routier de la banque saoudienne que fut naguère le premier ministre turc islamiste Abdullah Gül a su jouer en complète harmonie de ton avec le chef de la diplomatie du royaume des lieux saints, le prince Saoud (dont la mère est elle-même turque) pour renforcer de manière décisive la troisième force musulmane qui se met peu à peu en place. Qu'est-ce que cette troisième force ? Au départ, celle-ci réunit les États qui refusent de s'aligner sur les États-Unis, mais cherchent néanmoins à maintenir le lien avec eux, sur une base pragmatique : le prince Abdallah y a placé l'Arabie saoudite, et celle-ci est à présent suivie par l'Égypte, les modérés iraniens du président Khatami et, de temps à autre l'entourage du président syrien Bachar Assad. Le fait que les nouveaux dirigeants turcs aient su rallier à leur cause ce groupe en formation est tout simplement bouleversant : en jouant habilement de leur accrochage européen en passe de réussir, voici que les islamistes turcs parviennent à donner l'illusion d'un «retour ottoman», très présent dans leur conception du monde antikémaliste originelle, mais ici suffisamment modéré et pragmatique pour ne point trop inquiéter encore. Et voici encore une fois la prémonition stupéfiante d'un monde arabe en grand désarroi, passant sous la tutelle bienveillante de ces deux géants, non arabes et musulmans que sont la Turquie et l'Iran. Comme une gigantesque centrifugeuse, la grande crise qui s'est ouverte en l'an 2000, vient donc successivement de faciliter des regroupements qui, «en période normale» auraient sans doute utilisé des décennies pour s'assumer pleinement. Au fond cette apparente rapidité de la formation de ces quatre nouveaux blocs latino-américain, européen continental, asiatique et moyen-oriental, pourrait bien n'être qu'un effet sans lendemains de la guerre en cours. Il y a pourtant gros à parier que, dans cette singulière forme de conflictualité que nous vivons, certains résultats n'attendent pas la fin des combats pour se mettre en place. Pour notre bien ou parfois peut-être notre mal. Ce n'est en tout cas nullement le présage d'une hégémonie sans nuages du géant américain. |