La guerre en Irak, cauchemar de la Turquie ? Marie Jego Le Monde - 23/01/2003 Confrontée à des échéances cruciales pour son avenir, la Turquie opte pour la paix tout en se préparant à la guerre. Principal soutien des Etats-Unis dans une région tourmentée, la Turquie rechigne à accéder aux demandes américaines de déployer des troupes sur son sol en cas d'intervention contre l'Irak. Elle contrarie du même coup les projets du Pentagone d'ouvrir un "second front", censé écourter une éventuelle offensive sur Bagdad. "L'indécision des Turcs commence à perturber les plans militaires", expliquait au Wall Street Journal Morton Abramowitz, ancien ambassadeur en Turquie à l'époque de la "première" guerre du Golfe, en 1991. Loin du soutien inconditionnel manifesté alors par le président Turgut Özal, les dirigeants turcs se font aujourd'hui prier. Confrontée à des échéances cruciales pour son avenir telles que la résolution du problème de Chypre ou la sortie de la crise économique , la Turquie, déchirée entre son opposition au conflit et les impératifs de son "partenariat stratégique" avec Washington, opte pour la paix tout en se préparant à la guerre. C'est avec une rare unanimité que le pouvoir turc civils et militaires confondus s'oppose aujourd'hui à une "seconde" guerre du Golfe, jugée à risques pour le pays. L'institution kémaliste n'y est pas favorable. La présidence a déclaré que la participation turque à la guerre "serait limitée" et le déploiement, réclamé par le Pentagone, de 80 000 "boys" le long de la frontière irakienne devra être revu à la baisse (entre 10 000 et 20 000 soldats, selon la presse turque). Les généraux ne perdent pas une occasion de rappeler les effets désastreux de l'après-1991. "Lors de la première guerre du Golfe, deux pays ont souffert : l'Irak et la Turquie", a rappelé le chef d'état-major adjoint, le général Büyükanit. La fermeture de l'oléoduc transportant le pétrole irakien de Kirkouk (gros gisement dans le Kurdistan d'Irak resté sous le contrôle de Bagdad) vers le port turc de Yumurtalik, sur la Méditerranée, coûta entre 100 et 150 millions de dollars par an à la république d'Atatürk, jadis premier partenaire commercial de l'Irak. A l'époque, l'octroi des bases aux Américains ne fut assortie d'aucune aide particulière. Echaudé, Ankara fixe désormais un prix à sa participation. Un marchandage est en cours avec l'administration américaine pour l'attribution d'une aide d'un montant de 5 à 22 milliards de dollars. Un effacement de la dette militaire turque aux Etats-Unis (près de 6 milliards de dollars) est aussi discuté. Selon le quotidien Vatan du 11 janvier, la banque américaine Eximbank proposerait des crédits à des compagnies américaines désireuses d'investir dans les régions kurdes de Turquie, économiquement sinistrées le PIB par tête des régions du Sud-Est est douze fois moins élevé que celui des provinces situées autour d'Istanbul. De nombreux hommes d'affaires turcs espèrent se refaire une santé avec la reconstruction de l'Irak. "Une fois l'embargo levé, il ne faudra pas longtemps à nos compagnies pour retrouver leur rôle d'antan. Nous allons recevoir une bonne part du marché de la reconstruction", prophétisait Mustafa Koç, vice-président du groupe industriel du même nom dans une interview au magazine BusinessWeek. Les exigences financières et l'indécision de la Turquie sont parfois commentées avec aigreur outre-Atlantique : "Le grossier marchandage en cours consistant à réclamer de l'argent pour l'assistance militaire apportée est dégradant et pourrait changer la nature de l'alliance entre nos deux nations", tempêtait ainsi William Safire du New York Times (17 janvier). L'envoi à Bagdad d'une délégation d'hommes d'affaires turcs dont un qui se proposa de rester afin de "servir de bouclier humain" , signataires de contrats divers (pour 550 millions d'euros), ne fut guère du goût de l'administration américaine et suscita quelques critiques en Turquie aussi. TRANSACTIONS EN COURS Quant à la croisade diplomatique dans laquelle l'actuel gouvernement turc s'est lancé à corps perdu et dont le point d'orgue devrait être l'ouverture, jeudi 23 janvier, d'une réunion des pays voisins de l'Irak : Iran, Syrie, Jordanie, Egypte, Arabie saoudite, visant à convaincre le raïs irakien de désarmer et non de partir en exil comme on l'avait cru , elle ne pèse pas lourd face au bruit des tambours de guerre américains. Le premier ministre turc, l'islamiste Abdullah Gül, le sait bien, qui, le 10 janvier, signa, d'une main, l'accord donné aux Américains d'inspecter les bases et les ports turcs par eux retenus, tout en remettant, de l'autre main, à la délégation qui s'envolait vers Bagdad, une "missive" au mystérieux contenu destinée à... Saddam Hussein. Comme le dit la presse locale, les efforts déployés par le jeune gouvernement islamiste visent à convaincre l'opinion et les pays voisins que tout a été fait pour éviter la guerre. Ne manquant pas une occasion de souligner que la décision de donner les bases aux Américains ou de les laisser déployer leurs troupes "revient au Parlement", comme dans toute démocratie qui se respecte, le premier ministre ne fait guère mystère de ses intentions. "A l'avenir, nous coopérerons sans aucun doute", a-t-il répondu à une journaliste de la chaîne américaine CNN, qui l'interrogeait sur l'utilisation des bases turques par les Américains. "La Turquie est membre de l'OTAN et certains de ses aéroports ont été construits conformément aux décisions de l'Alliance", expliqua-t-il dans un entretien publié par l'agence Anatolie. S'agissant de l'ouverture d'un second front, les réticences sont bien plus grandes. Là aussi, des transactions sont en cours. "La menace d'une armée turque qui descendrait sur Bagdad depuis le Nord précipiterait la reddition des généraux irakiens aux prises avec l'armée américaine venue du Koweït", échafaudait William Safire. Aussi l'armée turque est-elle disposée à faire payer cher l'ouverture de ce "front nord". Plus que l'opinion publique ou les conséquences économiques de la guerre, ce que les "Pachas" turcs redoutent le plus, c'est le développement d'une région autonome kurde aux marches de la Turquie, avec Kirkouk comme capitale, ainsi que le stipulait l'ébauche de constitution irakienne concoctée, en septembre 2002, par les deux partis kurdes qui gèrent le nord de l'Irak. C'est pourquoi la Turquie ne manque pas une occasion de rappeler son "droit de regard" sur cette ville pétrolière la quatrième d'Irak qui vécut longtemps avec Mossoul plus au nord sous administration ottomane. Actuellement située dans la partie du Kurdistan gérée par Saddam Hussein, Kirkouk, perçue par l'imaginaire kurde comme sa "Jérusalem", sera un enjeu majeur de la seconde guerre du Golfe. Marie Jego |