La Turquie se prépare avec réticence à une guerre contre Saddam Hussein Nicole Pope Le Monde - 09/01/2003 Ankara renforce sa présence armée dans le nord de l'Irak et redoute un afflux massif de réfugiés Sur le long tronçon de route droite, encadrée de champs de coton, qui longe la frontière syrienne, la silhouette des camions est reconnaissable de très loin : une colonne de véhicules militaires, vingt-cinq en tout, lourdement chargés, s'achemine lentement en direction de l'Irak. Au complexe militaire de Silopi, dernière ville avant le poste-frontière de Habur, des soldats s'affairent à bâtir un mur autour de la base militaire. Malgré l'insistance de Washington, le gouvernement turc refuse toujours de se prononcer sur son rôle éventuel, affirmant que la Turquie attendra le verdict des inspecteurs de l'ONU pour se décider. Pendant ce temps, le premier ministre, Abdullah Gül, poursuit sa tournée au Proche-Orient et continue d'affirmer qu'une offensive n'est pas inévitable. "Une opération militaire aura des effets négatifs très importants sur la sécurité et la stabilité de la région, politiquement et économiquement", a-t-il prévenu, lundi 6 janvier, à Amman. La Turquie se prépare néanmoins à l'éventualité d'une guerre. M. Gül a récemment déclaré qu'Ankara allait tripler sa présence armée dans le nord de l'Irak. L'essentiel des préparatifs pour l'instant, déclare Hüseyin Baskaya, préfet de la province frontalière de Sirnak, vise à éviter une tragédie humaine en cas d'afflux de réfugiés. "Nous ne voulons pas être pris de court si un conflit se déclare à nos frontières, explique-t-il. Nous coopérons avec le Croissant-Rouge, nous préparons les infrastructures nécessaires, l'électricité, les canalisations et surtout le personnel." En 1991, près d'un demi-million de Kurdes fuyant l'avance de l'armée irakienne s'étaient massés à la frontière turque. Ankara, cette fois-ci, prévoit d'intervenir directement dans le nord de l'Irak si des mouvements de population importants sont détectés. "Notre but est de garder les réfugiés à l'extérieur de nos frontières", explique le préfet de Sirnak. Selon la presse turque, les six provinces frontalières se partageraient la responsabilité de 18 camps, dont 13 seraient installés sur le territoire irakien. Hüseyin Baskaya admet qu'en cas de besoin ses fonctions pourraient s'étendre au-delà de la frontière. Les Turcs sont depuis longtemps présents de l'autre côté de la chaîne montagneuse qui sépare la Turquie de l'Irak : au cours des années 1990, l'armée turque y a fréquemment fait des incursions à la poursuite des militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Le quotidien Milliyet a annoncé, le 5 janvier, photos à l'appui, qu'une trentaine de chars turcs ont pris position sur l'aéroport de Bamarni, dans le nord de l'Irak. ÉVITER UN ÉTAT KURDE Plus que la guerre elle-même, Ankara craint les retombées du conflit, notamment le démantèlement possible de l'Irak, qui pourrait donner naissance à un Etat kurde indépendant ou offrir aux Kurdes irakiens l'occasion de s'emparer des villes de Mossoul et de Kirkouk, ainsi que de leurs champs pétrolifères. Dans ses calculs, la Turquie doit trouver un équilibre entre son alliance avec les Etats-Unis, sa dépendance financière envers les institutions internationales telles que le FMI, qui la poussent à jouer un rôle actif en cas de guerre, et son désir de rester en dehors d'un conflit auquel 87 % des Turcs sont opposés, selon un récent sondage ANAR publié dans le Turkish Daily News. Les Etats-Unis n'ont pas rendu publiques leurs demandes, mais ils souhaiteraient obtenir la permission d'utiliser cinq bases aériennes turques, ainsi que les ports navals en Méditerranée. Ils auraient demandé à faire transiter, voire à installer à plus long terme, dans le Sud-Est anatolien, quelque 80 000 soldats américains. "Il est très peu probable que le public et le Parlement disent oui à une telle décision, a déclaré le ministre des affaires étrangères, Yasar Yakis, dans un entretien publié, lundi, dans Hürriyet. L'opinion publique turque n'est pas prête pour une solution qui envisagerait le déploiement ou le transit, sur le territoire turc, de dizaines de milliers de soldats." Mais tout en adoptant cette attitude prudente, M. Yakis a également déclaré que la Turquie, qui a perdu le nord de l'Irak au profit de ce pays, alors sous mandat britannique, en 1926, étudiait actuellement les documents historiques pour déterminer si elle avait des droits sur le pétrole du nord de l'Irak. "Les Turcs justifient leur présence - dans le Nord irakien - soit à cause des militants du PKK qui sont encore dans la région, soit pour protéger les Turcomans, soit pour défendre Mossoul et Kirkouk, déclare un représentant kurde irakien. Ce que nous disons, c'est que nous ne sommes pas favorables à un engagement unilatéral de la Turquie." Lors de sa visite en décembre, le numéro deux du Pentagone, Paul Wolfowitz, a également averti la Turquie de ne pas agir seule. "Ce serait beaucoup mieux que la Turquie agisse dans le cadre d'une coalition", avait-il alors déclaré. Pour l'instant, les pourparlers entre Ankara et Washington continuent. La Turquie veut obtenir des compensations pour les pertes économiques qu'elle subirait en cas de guerre, estimées à 28 milliards de dollars. La Turquie n'a pas encore annoncé publiquement si elle entend coopérer avec Washington et jusqu'à quel point, mais elle a déjà défini les "lignes rouges" de son intérêt national. Elle est déterminée à empêcher la formation d'un Etat kurde et elle ne veut pas que le pétrole de Kirkouk tombe entre les mains des Kurdes irakiens. Lors d'un briefing, lundi, au Parlement d'Ankara, des responsables de l'état-major des armées ont annoncé que 2 000 soldats étaient actuellement présents au nord de l'Irak et que 20 000 soldats supplémentaires seraient nécessaires afin d'empêcher un afflux de réfugiés en cas de conflit. "Lorsqu'il y a une guerre, il y a un vide politique, a déclaré de son côté M. Yakis. Si ce vide cause des dégâts à la sécurité et aux intérêts stratégiques de la Turquie, alors elle pourrait être forcée de prendre des mesures." --------------------------------------------------------------------------------
Souvenirs "amers" vis-à-vis de l'armée britannique La Turquie "n'est pas très chaude"à l'idée d'un passage par son territoire (vers l'Irak) et au stationnement d'unités britanniques dans le Kurdistan irakien, car "cela -lui- rappelle des souvenirs", a déclaré, mardi 7 janvier, le président de la commission des affaires étrangères du Parlement, Mehmet Dulger. "Nous avons des sensibilités concernant les militaires britanniques", a-t-il ajouté. L'Empire ottoman a perdu l'ensemble de la Palestine, de la Péninsule arabique et de la Mésopotamie, où se trouve l'Irak actuel, après la première guerre mondiale. En 1926, la Turquie a dû également renoncer aux territoires de Mossoul et de Kirkouk (nord de l'Irak), à l'époque sous mandat britannique. "Nous sommes confrontés à des conflits qui ont pour origine la première guerre mondiale (...). L'un des responsables -de ces conflits- est la Grande-Bretagne", a souligné M. Dulger, qui a évoqué les souvenirs "amers"de cette période. Ses propos intervenaient à la veille d'une visite à Ankara du ministre britannique de la défense, Geoff Hoon, qui doit s'entretenir avec son homologue turc, Vecdi Gönül, d'une possible opération militaire en Irak. - (AFP.) |