Manifestation de Chypriotes turcs pour l'intégration à l'Union européenne Marie Jégo Le Monde - 28/12/2002 La foule a demandé la démission de Rauf Denktash, le chef de la communauté chypriote turque, estimant qu'il les avait trahis en s'opposant au plan de paix proposé par les Nations unies depuis le 11 novembre. Près de 30 000 Chypriotes turcs ont défilé, jeudi 26 décembre, dans les rues de Nicosie, la dernière capitale d'Europe divisée par un mur, afin de réclamer l'entrée dans l'Union européenne de la partie turque (37 % du territoire peuplé de 185 000 personnes dont 80 000 colons turcs et 35 000 militaires) de l'île, divisée depuis 28 ans. Touchés de plein fouet par la crise économique qui a ébranlé la Turquie à l'hiver 2000-2001, isolés depuis 1974 par les effets d'un embargo international, s'estimant "trahis" par leurs dirigeants, les Chypriotes turcs n'entendent pas rater le train de l'adhésion européenne, offert à la partie grecque lors du sommet européen de Copenhague les 12 et 13 décembre. Réunis à l'appel des partis d'opposition et d'organisations de la société civile, les manifestants pour la plupart des jeunes gens munis de drapeaux européens et de rameaux d'olivier ont appelé Rauf Denktash, le chef de la communauté chypriote turque, à la démission, estimant qu'il les avait trahis en s'opposant au plan de paix proposé par les Nations unies depuis le 11 novembre. Le plan, qui suppose l'accession à l'Union européenne (UE) d'une île réunifiée un seul Etat bi-communal en mai 2004, doit encore être discuté entre les deux parties, jusqu'au 28 février, soit avant la tenue de référendums séparés en vue de la signature, le 16 avril à Athènes, du traité d'adhésion de l'île à l'UE. Mais les Chypriotes turcs, déçus par les positions intransigeantes et nationalistes de Rauf Denktash, qui continue d'exiger la reconnaissance de la "République de Chypre du nord" (RTCN), un Etat croupion soutenu à bout de bras par Ankara, sont bien résolus à faire entendre leur voix, jusque-là inaudible. "Il m'est particulièrement insupportable d'entendre nos dirigeants arguer de l'importance géostratégique de Chypre, comme s'il s'agissait d'un rocher dépourvu d'habitants. Or nous sommes directement concernés et ce plan est à nos yeux celui de la dernière chance. Plus encore que ceux de ma génération, les jeunes chypriotes, craignant pour leur avenir, veulent la réunification de l'île", explique Bekir, un professeur de l'université de Méditerranée orientale à Nicosie. Plus que jamais pourtant, les Chypriotes turcs sont conscients de ce que la clé du problème de l'île se trouve à Ankara. Or les signes en provenance de la capitale turque augurent mal d'un règlement proche. Si le nouveau gouvernement turc multiplie les déclarations en faveur d'une solution, les piliers de la république kémaliste freinent des quatre fers. Une récente déclaration du nouveau chef de la diplomatie turque, Yasar Yakis, selon laquelle l'absence de solution à Chypre allait nuire à l'ancrage de son pays à l'UE, a fait l'effet d'une bombe. M. Yakis avait alors expliqué qu'en l'absence de règlement d'ici le 28 février, les dirigeants européen considèreraient que la Turquie (pays candidat à l'UE) occupait le territoire d'un Etat membre. Deux jours après cette déclaration, le ministère des affaires étrangères, que dirige Yasar Yakis, a émis un communiqué rappelant le rôle de "garant" de l'armée turque et rejetant la décision prise à Copenhague d'intégrer la partie chypriote-grecque à l'UE. Le ministre, dont la démission a immédiatement été réclamée par l'opposition parlementaire, aurait même été désavoué, selon la presse, par Abdullah Gül, le chef du gouvernement. Fort de ce soutien, Rauf Denktash a, dans une interview au journal turc Milliyet, invité les Quinze "à engager une relation séparée avec la composante étatique chypriote-turque" afin que celle-ci "entre dans l'UE simultanément avec la Turquie", tout en affirmant vouloir poursuivre les négociations sous l'égide de l'ONU. Le vieux chef a également fustigé les projets de la partie chypriote-grecque, prompte à encourager la libre circulation des Chypriotes turcs dans le sud, en leur délivrant des passeports chypriotes. |