L'assassinat d'un défenseur de la laïcité fait craindre en Turquie un retour à l'instabilité politique Nicole Pope Le Monde - 20/12/2002 Le président Ahmet Necdet Sezer a mis son veto aux amendements constitutionnels votés par le Parlement et permettant à Recep Tayyip Erdogan de se présenter à des élections. Deux événements importants viennent de porter un coup à l'optimisme qui régnait en Turquie depuis les élections du 3 novembre. L'assassinat, mercredi 18 décembre, du Dr Necip Hablemitoglu, professeur de sciences politiques à l'université d'Ankara et ardent défenseur de la laïcité, a réveillé la crainte d'une nouvelle période d'instabilité politique. "C'est clairement un acte terroriste, un crime politique, a déclaré le président Ahmet Necdet Sezer, exprimant son inquiétude. J'espère que cela ne marque pas le début de mauvais jours à venir." Necip Hablemitoglu, qui s'était souvent exprimé publiquement contre l'islam politique, a été abattu par deux balles tirées à bout portant par un ou deux assaillants devant son domicile, alors qu'il rentrait du travail. L'enseignant avait mené des études sur différents groupes musulmans radicaux. Fervent nationaliste, Necip Hablemitoglu avait également suscité une vive polémique ces derniers mois, en accusant dans un livre des fondations allemandes travaillant en Turquie d'agir contre les intérêts du pays. Durant les années 1990, plusieurs personnalités en vue, dont le célèbre journaliste Ugur Mumcu, avaient été victimes d'assassinats. A l'époque, ces meurtres avaient été attribués à des groupes radicaux islamistes. Ils n'ont cependant jamais été élucidés de manière satisfaisante, malgré quelques arrestations. La presse turque a donné libre cours à ses soupçons après l'assassinat de Necip Hablemitoglu. "Un meurtre familier", titrait jeudi le quotidien Milliyet. De son côté, le quotidien Hürriyet suggérait sur sa une quatre hypothèses possibles pour cet attentat : saboter la stabilité qui règne depuis les élections du 3 novembre, causer une confrontation entre laïcs et islamistes, créer des tensions entre la Turquie et l'Union européenne et, en quatrième hypothèse, la réaction possible de groupes islamistes radicaux contre le gouvernement modéré. "Si vous vouliez alimenter la tension sur l'"islamisme" causée par l'arrivée au pouvoir de l'AKP, M. Hablemitoglu serait une des cibles les mieux choisies, affirmait le commentateur Umit Sezgin sur la chaîne de télévision NTV-MSNBC. Chacun a une définition différente de "l'Etat profond" -alliance informelle entre politiciens, organes de sécurité et chefs de bande-, chacun perçoit des organisations différentes, mais il est clair que "l'Etat profond" figure sur la liste des suspects." "Chaque fois que la Turquie arrive à la stabilité, certains veulent détruire la paix par le biais de la terreur", a déploré pour sa part le ministre de la justice, Cemil Cicek. Le dirigeant de l'opposition Deniz Baykal a appelé la population au calme et affirmé qu'il y a des "trappes tendues autour de notre pays. Afin de ne pas tomber dans ces trappes, nous devons faire preuve de vigilance, il faut faire très attention". Evénement isolé ou signe précurseur de troubles à venir, cet assassinat, qui rappelle une période troublée de l'histoire turque, continuera sans aucun doute à causer des remous dans les semaines à venir. DROIT DE VETO La décision, par le président Ahmet Necdet Sezer, de rejeter, jeudi soir, les amendements constitutionnels qui ouvraient la voie à l'élection de Recep Tayyip Erdogan, adoptés la semaine dernière par l'assemblée nationale risque également d'inquiéter les marchés financiers, déjà affectés par le risque croissant d'offensive militaire contre l'Irak. Faisant usage de son droit de veto, le président a décrété que les amendements légaux votés par le parlement étaient "subjectifs, concrets et visaient un individu" et qu'ils étaient dès lors contraires à l'esprit d'un "état de droit". Si l'assemblée nationale décide d'approuver ces amendements une seconde fois, le président ne pourra pas les rejeter. Il peut en revanche, selon la loi, s'adresser à la Cour constitutionnelle pour les faire annuler et exiger un référendum, deux procédures qui durent de longs mois. Le dirigeant de l'AKP envisageait de se présenter comme candidat à l'assemblée nationale lors d'élections partielles dans le district de Siirt, prévues en février. Alors que Recep Tayyip Erdogan avait été reçu à l'Elysée, à la Maison Blanche et dans les capitales européennes comme le dirigeant élu du pays, la décision du président, qui cache mal son aversion pour le parti élu avec 34 % des voix le 3 novembre, confirme que les cercles étatiques turcs continuent de nourrir des soupçons à l'égard de M. Erdogan en raison de son passé islamiste. "Je suis surpris car le président agit maintenant comme une sorte de parti d'opposition", a déclaré le commentateur Mehmet Ali Birand sur la chaîne de télévision CNN-Türk. "Il se dirige vers une confrontation avec l'AKP", a-t-il précisé.
-------------------------------------------------------------------------------- Séparer "compétences civiles et militaires" Le Parlement européen a adopté, jeudi 19 décembre, un texte réclamant que la Turquie sépare définitivement "les compétences civiles et militaires"du pouvoir, avant que l'UE puisse engager avec elle des négociations d'adhésion. Dans une résolution consacrée au sommet de Copenhague, les députés européens demandent à la Commission européenne de présenter "une liste d'objectifs concrets" pour que la Turquie puisse satisfaire aux "critères politiques" voulus par l'Union pour entamer des négociations d'adhésion. Ces "critères politiques" portent sur le respect de la démocratie, de l'Etat de droit et des droits de l'homme, ainsi que sur le respect des minorités, tels qu'ils ont été définis par les Européens, en juin 1993 à Copenhague. L'amendement a été déposé par le groupe socialiste, mais aussi par le groupe PPE (centre droit), celui des libéraux et celui des Verts. Le président du groupe socialiste, Enrique Baron Crespo, a appelé à ce que "le pouvoir civil -ait- la suprématie sur le pouvoir militaire" en Turquie. La résolution du Parlement n'a qu'une portée consultative. - (AFP.) |