Le port du foulard refait débat en Turquie Marc SEMO Libération - 12/12/2002 La Constitution l'interdit dans les administrations et les écoles. Fin novembre, la Cour de cassation a une nouvelle fois confirmé l'interdiction du port du foulard assimilé «à un symbole de rébellion» contre la laïcité. Ankara envoyé spécial
L'une arbore une tignasse brune, l'autre une rousse. Les deux jeunes filles aux choucroutes synthétiques descendent les escaliers de la faculté de théologie d'Ankara et se dirigent vers la petite mosquée installée à l'entresol pour la prière de la mi-journée. Là, elles peuvent ôter les perruques qui cachaient leurs foulards islamiques. «C'est un peu humiliant, et je sais qu'avec ça sur la tête j'ai l'air ridicule. Mais je n'ai pas le choix», explique Elif, étudiante en deuxième année. «Nous voulons juste suivre les préceptes de la religion et aller en cours. Mais le foulard est interdit. Alors, nous nous arrangeons pour qu'on ne le voie pas», renchérit son amie Derya. Comme elles, une cinquantaine des 600 étudiantes en théologie font de la résistance, mettant la perruque sur le foulard dès l'entrée dans les locaux universitaires. Depuis deux ans, la faculté d'Ankara a décidé d'appliquer dans toute sa rigueur la loi interdisant le port du foulard dans les administrations, qui concerne aussi les élèves et les étudiants. «La Constitution est très claire sur ce sujet, même si certains ont trop longtemps négligé de mettre en pratique cette législation», affirme Nusret Aras, président de l'université de la capitale turque, qui a décidé de mettre fin à des années de relative tolérance. La situation est peu ou prou la même dans toutes les universités publiques du pays. Crise. Le durcissement a commencé après1997 et la démission, sous la pression de l'armée, du Premier ministre Necmettin Erbakan, le vieux chef historique de l'islamisme turc. L'arrivée au pouvoir en novembre de l'AKP (Parti de la justice et du développement), issu du mouvement islamiste, est en train de remettre au premier plan la question du port du foulard islamique le turban comme l'appellent les Turcs dans la vie publique. Les organisations des droits de l'homme reconnaissent la réalité du problème. Pour le camp laïc, il s'agit d'un sujet sensible, révélateur des réelles intentions d'un parti dont de nombreux cadres et dirigeants proviennent du Refah, le parti islamiste interdit en 1998. La première crise a éclaté le 19 novembre, lors du départ du président de la République, Necdet Ahmet Sezer, pour le sommet de l'Otan, à Prague. Le nouveau président du Parlement, Bülent Arinç, était venu l'accompagner à l'aéroport avec sa femme, qui porte le foulard comme les épouses de la plupart des ministres et des dignitaires de l'AKP. Quelques journaux libéraux se sont félicités de cette «réconciliation entre l'Etat et l'islam». La plupart des médias ont, en revanche, dénoncé «un défi aux valeurs de la République». Polémique. Depuis, la polémique n'a plus cessé avec des gros titres indignés comme «le foulard entre au bureau du Premier ministre» à cause d'une secrétaire en foulard. Le président de la République lui-même a lancé un avertissement, soulignant qu'«il ne saurait être question de renoncer aux principes fondamentaux de l'Etat garantis par le caractère intangible de la Constitution». Fin novembre, la Cour de cassation a une nouvelle fois confirmé l'interdiction du port du foulard assimilé «à un symbole de rébellion» contre la laïcité. La nouvelle équipe au pouvoir garde profil bas. «La question ne figure pas à mon agenda personnel», répète Recep Tayyip Erdogan, ancien maire islamiste d'Istanbul et leader charismatique de l'AKP. «Le foulard est d'abord une question de choix personnel, et il est dommage que ce problème ait été tellement politisé», explique Murat Mercan, porte parole de l'AKP. Aujourd'hui, le bras de fer se concentre à nouveau dans les universités, où le mouvement pour «le droit au turban» avait commencé à la fin des années 80 à l'initiative de jeunes étudiantes lasses des atermoiements de l'establishment politique islamiste. En 1993, deux d'entre elles avaient porté l'affaire devant la Cour européenne des droits de l'homme, qui les débouta. Une nouvelle procédure est en cours. «C'est une affaire de liberté et de droits de l'homme. A Hambourg, ma cousine peut étudier avec le foulard. Et c'est pareil partout ailleurs en Europe, où personne n'y voit un danger pour la démocratie», s'indigne Elif, qui espère, une fois diplômée, devenir professeur de religion. Derya voit même dans cette interdiction une discrimination «sexiste» : «Les étudiants hommes, même s'ils sont très radicaux, n'ont pas de problèmes, eux.» «Hypocrisie». La faculté de théologie d'Ankara avait eu droit à un an de sursis avant l'application stricte de l'interdiction du foulard. «Nous avons longuement expliqué aux étudiantes que le foulard est une tradition créée à l'origine pour différencier les femmes libres des esclaves, et non une règle de l'Islam», assure Muhallah Selçuk, enseignante. Une majorité d'étudiantes a cédé. Quelques-unes ont préféré renoncer à leurs études. D'autres s'arrangent avec ce compromis. «Nous nageons en pleine hypocrisie, car nous n'allons pas voir ce qu'il y a sous les perruques», reconnaît un professeur. Mais à Ankara comme ailleurs, les autorités universitaires ne veulent pas céder. «Même s'il y avait des pressions du nouveau gouvernement, la Constitution reste ce qu'elle est», affirme Nusret Aras. Avec 362 sièges sur 550, l'AKP dispose presque de la majorité des deux tiers nécessaire à un changement de la loi fondamentale. Mais il n'est pas question pour ce parti de passer en force sur un tel problème, qui «doit se résoudre avec du temps dans le consensus et sans créer d'inutiles tensions». |