Origine contrôlée Odile BENYAHIA-KOUIDER Libération - 03/12/2002 Lale Akgün, 49 ans, première élue née en Turquie à entrer au Reichstag, inquiète de l'arrivée au pouvoir des islamistes à Ankara.
Etre une députée allemande, défendant les intérêts des Turcs en Allemagne tout en gardant une certaine distance avec la Turquie, c'était déjà un exercice délicat. Mais depuis que l'islamiste Recep Tayyip Erdogan a remporté une large victoire aux législatives turques du 3 novembre, c'est de la haute voltige. Avant cette date, la députée SPD (social-démocrate) Lale Akgün, première femme d'origine turque, élue au mandat direct à Cologne, parlait de sa patrie de naissance avec décontraction. Se félicitant même de certaines avancées comme la récente abolition de la peine de mort. Début octobre, il ne faisait aucun doute que le processus d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne était sur la bonne voie. Le 4 novembre au matin, un vent glacial soufflait sur le Reichstag. Habituellement enjouée, Lale (tulipe en turc) frissonne. Elle est sombre. «Les électeurs turcs ont voulu punir les partis traditionnels», estime cette universitaire de 49 ans. On la sent personnellement meurtrie. Ses parents étaient membres du parti social-démocrate turc. D'Erdogan, les Turcs éclairés n'attendent rien de bien. Ils se souviennent que maire d'Istanbul, il avait tout fait pour que les écoliers puissent aller dans des écoles coraniques dès 8 ans. «Nous allons observer ses pas politiques», estime la nouvelle députée, visiblement gênée. L'Allemagne compte 7,3 millions d'étrangers, dont 2,3 millions de Turcs... Le SPD qui oeuvre pour l'intégration des Turcs en Allemagne ne peut pas d'un seul coup rejeter la Turquie au ban de l'Europe. Et se laisser entraîner par la polémique lancée par Valéry Giscard d'Estaing sur le thème : 68 millions de musulmans peuvent-ils entrer dans l'Europe chrétienne ? «Giscard d'Estaing doit savoir que la Turquie est un pays aussi laïc que la France et que le caractère démocratique des individus ne dépend pas de leur religion, s'emporte Lale Akgün. L'idée selon laquelle les chrétiens sont de bons démocrates et les musulmans de mauvais démocrates est fausse et politiquement dangereuse parce qu'elle pousse les musulmans le dos au mur. La question est simple. Si la Turquie remplit les critères pour entrer dans l'Europe, elle peut rentrer. Sinon, elle devra attendre.» Lale est une pragmatique. Une femme de terrain. C'est comme cela qu'elle a gagné les élections, malgré un SPD en chute libre. «Certains ont peut-être voté pour moi parce que j'ai un nom turc, parce que je suis une femme, ou parce que je vis depuis des années dans leur quartier», estime Lale Akgün qui a installé son bureau dans l'immeuble impersonnel réservé à la fraction SPD du Parlement. Sur les photos de campagne, elle est souriante, ouverte. Et puis, il y a son titre qui en impose en Allemagne : docteur Lale Akgün. Après ses études de médecine et d'ethnologie, elle a obtenu un doctorat en psychologie, et a commencé en 1987 à enseigner la pédagogie interculturelle à l'université de Cologne, tout en travaillant dans un centre d'aide sociale de la ville. Chômeurs, drogués, alcooliques, mères célibataires, divorce... elle a vu la misère défiler. Depuis 1997, elle présidait également le Centre de recherche sur l'immigration de Solingen, fondé dans la ville où toute une famille turque avait péri dans un incendie criminel. Dans la rue les gens l'abordent facilement. «Elle a fait une campagne à l'américaine, souligne Ahmet Akgün, son époux, professeur de turc et de religion islamique dans un lycée technique (on enseigne aussi les religions catholique et protestante dans les écoles publiques allemandes). Elle a serré toutes les mains, elle a beaucoup écouté les gens, elle est allée dans toutes les manifestations où elle était invitée. Elle est très travailleuse et très convaincante.» A ceux qui se demandent comment un Turc musulman a pu accepter une chose pareille, Ahmet qui a collé les affiches et distribué les tracts, répond simplement : «Son succès est une partie de mon succès.» Feride, une très belle jeune fille de 13 ans, est elle aussi «hyperfière» de sa mère. Même si au début, elle redoutait de voir les portraits grimés de moustaches et de propos racistes : «Türken raus» (les Turcs dehors). Les cheveux fins auburn, coupés très courts, des petites lunettes rouges... Lale Akgün en convient elle-même : «Je n'ai pas une tête de Turque classique.» «Vous avez épousé un Turc ou bien vous êtes vraiment turque vous-même», lui demandait-on dans la rue. En revanche, on ne lui pose jamais de questions sur sa religion, ou ses habitudes alimentaires. Elle mange des volailles parce qu'elle préfère les viandes blanches aux viandes rouges, Ahmet ne mange pas de porc, mais Feride oui. Elle ne va pas régulièrement à la mosquée, et ne porte pas de foulard. En Allemagne, le foulard n'a jamais provoqué les mêmes querelles qu'en France où la laïcité est un fondement de la République. «Les femmes turques peuvent le porter, si elles le souhaitent», estime Lale Akgün qui rêve pourtant d'une plus grande émancipation pour toutes les émigrées. «J'aimerais que les jeunes femmes turques soient plus combatives, qu'elles étudient bien et qu'elles obtiennent des postes intéressants. Il faut, s'exclame la députée, qu'on sorte du cliché de la femme de ménage turque !» Ses parents à elle ne font pas partie de ces immigrés qu'on a hypocritement appelés les «travailleurs invités» (Gastarbeiter). Dentiste de profession, le père de Lale Akgün a découvert Cologne, à la suite d'un congrès en 1962. Il a alors fait venir son épouse et ses deux filles. Lale avait 8 ans, sa petite soeur Cigdem, 3 ans. «Nous étions les seuls Turcs du quartier, raconte Cigdem, aujourd'hui médecin généraliste à Munich. Au moment où j'ai dû entrer à l'école primaire il y a même eu une querelle entre le directeur de mon jardin d'enfants, qui était protestant, et le directeur de l'école de Lale, catholique, qui estimait que je devais moi aussi aller dans une école catholique ! A l'époque, la discrimination n'existait pas.» Lale Akgün a 27 ans quand elle fait le choix de la nationalité allemande, elle s'est mariée, elle a compris qu'elle allait rester. Mais elle est aujourd'hui persuadée qu'une loi antidiscrimination est indispensable en Allemagne. Il suffit de lire la Bild Zeitung du 27 octobre pour s'en persuader. Le quotidien populaire avait décidé de photographier les sept nouveaux députés d'origine étrangère élus en septembre. Tous ont évidemment la nationalité allemande sinon ils n'auraient pas pu être candidats. Le titre de la Bild : «Bonjour, nous sommes les étrangers au Bundestag». Bref, en Allemagne, la devise «on naît turc, on reste turc» reste vivace. En 2000, la loi sur la naturalisation a pourtant mis fin au droit du sang allemand. Désormais les enfants nés en Allemagne de parents turcs naissent allemands. Mais cela ne suffit pas. Lale Akgün va devoir reprendre le flambeau que tenait depuis deux législatures le député vert Cem Ozdemir (36 ans). Rédacteur actif de la loi sur l'immigration, il a été obligé de mettre sa carrière politique entre parenthèses pour une ridicule affaire d'utilisation de points de la Lufthansa. Après avoir été l'idole des médias turcs, Cem Ozdemir en est devenu le mouton noir. Avant la victoire des islamistes, Lale Akgün avait déjà posé des garde-fous : «Je ne suis pas la représentante de la Turquie au Reichstag.» La lune de miel avec les médias turcs risque d'être de courte durée. |