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La querelle du foulard islamique enfle

Eric Biegala
Le Figaro - 27/11/2002

 

«L'embrouille du foulard !», titrait hier le quotidien populaire Sabah. «Le foulard entre au bureau du premier ministre», renchérissait son confrère Cumhuriyet sur le ton désormais classique de la vierge effarouchée version kémaliste, le journal se scandalisant de fait que la secrétaire du nouveau premier ministre portait le «hijab», le foulard islamique. Depuis une petite semaine les quotidiens turcs dramatisent sans trop de mesure la possible introduction du foulard dans la vie publique. A lire leurs gros titres, on pourrait même croire qu'une révolution est en cours et que le gouvernement d'Abdullah Gül s'empresse de poser les jalons de la Charia dans la très laïciste République turque. Simple «tempête dans un verre à thé» résume un éditorialiste. Reste que, sur le chapitre du foulard, la météo pourrait vite devenir franchement mauvaise pour le gouvernement issu des élections du 3 novembre.
Le premier avis de coup de vent date de jeudi dernier, lorsque le président de la République, le très laïciste Ahmet Necdet Sezer s'est envolé pour le sommet de l'Otan à Prague. Comme l'exige le protocole, le président du Parlement qui assure l'intérim lors des voyages du chef de l'Etat s'était rendu à l'aéroport pour le saluer. Problème : le tout nouveau titulaire du «perchoir» turc s'est présenté avec son épouse en foulard. «Ça y est !», ont immédiatement titré les journaux, «le foulard s'infiltre dans le protocole d'État.» A vrai dire, rien dans le protocole en question n'interdisait expressément l'épouse du président de l'Assemblée de porter le foulard mais les laïcs ont fait de l'interdiction du «hijab» leur principal cheval de bataille. «On aura bientôt des juges et des policiers en foulard», pronostiquait ainsi Emin Çolasan dans l'édition du lendemain d'Hürriyet.

La campagne contre le foulard date de 1997. A l'époque le gouvernement de l'islamiste Necmettin Erbakan avait été débarqué suite aux pressions de l'armée, complaisamment relayées par les journaux du groupe Dogan contrôlant les principaux titres du pays. Depuis, les partis islamistes successifs ont été interdits les uns après les autres, la presse Dogan relayant à nouveau la campagne.

Celle-ci s'est plus particulièrement concentrée sur les écoles et les universités. Le foulard, qui a longtemps été toléré dans les années 80-90, a finalement été interdit dans toutes les universités publiques et la pression est de plus en plus forte sur les universités privées. «Au printemps dernier, nous avions critiqué le groupe Dogan sur notre site Internet consacré aux médias. Ils ont lancé une campagne faisant valoir que nous acceptions les jeunes filles en foulard. Résultat : notre site a été interdit et le YÖK [Conseil de l'enseignement supérieur, où l'état-major délègue un représentant] nous a expressément demandé de ne plus admettre le foulard», raconte un professeur de l'université Bilgi, plutôt considérée comme un creuset pour les libéraux turcs.

Le rejet des étudiantes hors de l'université se double de mesures plus drastiques encore pour les écoles pour «imams prédicateurs». Ces établissements sont également fréquentés par les jeunes filles et tiennent un peu le rôle des écoles catholiques dans les pays d'Europe. L'enseignement y est généralement de meilleure qualité et la morale y est un peu plus appuyée, l'enseignement religieux étant obligatoire. Mais là également le foulard a été interdit : Résultat : les jeunes filles qui ont dû acheter leur «hijab» à l'école se voient obligées de le rendre quelques semaines plus tard pour cause d'interdiction... et de manquer l'école.

Depuis son avènement, le Parti de la justice et du Développement a promis de s'en tenir aux règles de stricte laïcité de la République. Les différents leaders du parti ont prévenu leurs cadres d'éviter toute provocation. Dans le même temps, ils doivent répondre aux attentes de la base du parti qui milite ouvertement pour un retour à la tolérance des années 90 quant au foulard dans les milieux publics.

Dimanche, le président de la République s'est à nouveau clairement prononcé contre l'emploi du foulard dans les lieux publics. Ce mercredi, il s'est d'ailleurs envolé pour l'Allemagne sans son épouse, histoire d'éviter une nouvelle confrontation avec le foulard de Münnever Arinç lors de la cérémonie d'adieux à l'aéroport.

S'il est clair qu'une polémique durable sur le sujet pourrait très vite prendre les allures d'une vraie crise, il semble tout aussi clair que les milieux laïcs du pays semblent également avoir pris le parti de la provoquer.

    

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