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Le Brésil et la Turquie sous la surveillance des marchés

Laurence Caramel
Le Monde - 26/11/2002

 

Les deux nouvelles équipes au pouvoir disposent de peu de marges de manœuvre.

A première vue, Luiz Inacio Lula da Silva, candidat du Parti des travailleurs élu triomphalement à la tête de l'Etat brésilien fin octobre, et l'islamiste Abdullah Gül, nommé quelques jours plus tard chef du gouvernement turc après la victoire de son Parti de la justice et du développement (AKP), n'ont pas grand-chose en commun. Sauf peut-être ceci : ils vont devoir piloter des pays aux dettes colossales et seront contraints de composer avec le Fonds monétaire international (FMI) qui, en échange de deux énormes prêts – 30 et 17 milliards de dollars respectivement – consentis à leurs prédécesseurs, a étroitement balisé la politique économique à suivre.
Enfin, aucune des deux formations politiques n'était la favorite des marchés financiers et si une forme d'état de grâce post-électoral prévaut aujourd'hui, la défiance pourrait, au moindre faux pas, vite revenir. Au risque d'être fatale pour des économies fragiles et des expériences gouvernementales inédites.

Les marchés ont jusqu'à présent donné l'avantage à l'islamiste turc dit "modéré" sur l'ancien ouvrier métallurgiste brésilien. L'évolution de la prime de risque exigée pour prêter à ces pays le montre clairement. Encore voisine de la prime turque au début de l'année, la prime brésilienne s'est envolée vers des sommets au fur et à mesure que la perspective de la victoire de "Lula" se confirmait. La Turquie n'a, à aucun moment, subi de telles pressions et aujourd'hui, le gouvernement Gül peut envisager de se tourner vers les investisseurs étrangers à des conditions encore acceptables, alors que cela reste exclu pour le Brésil.

"ROAD SHOWS"

Comment expliquer ce double traitement ? La couleur politique ou la sensibilité religieuse importent peu aux investisseurs dès lors qu'ils ont l'assurance que leurs intérêts ne seront pas remis en jeu. De ce point de vue, les islamistes turcs ont pris une longueur d'avance. "Ils ont organisé, dans les mois précédant les élections, des road shows dans les capitales étrangères, des opérations de relations publiques efficaces", rappelle Claire Dissaux, économiste au Crédit agricole-Indosuez. Abdullah Gül a déjà assuré qu'il ne dévierait pas de la voie tracée par le FMI. "Ses demandes pour infléchir en certains points le programme du Fonds sont jugées recevables", explique de son côté Pierre Laurent, responsable du suivi des marchés émergents à CDC-Ixis.

Après des mois de crise institutionnelle, la victoire absolue de l'AKP donne par ailleurs l'assurance d'une stabilité politique jusqu'alors introuvable. Enfin et peut-être surtout, dans un contexte de lutte contre le terrorisme et de possible guerre contre l'Irak, la Turquie représente toujours pour les Etats-Unis un allié indispensable. Et personne n'imagine un seul instant que Washington pourrait laisser sombrer ce pays dans une crise incontrôlée. Pour toutes ces raisons, l'agence de notation Standard & Poor's vient de réévaluer son appréciation sur la Turquie.

Le scénario brésilien est autre, même s'il s'agit là aussi d'un pays, le plus grand d'Amérique latine, dont l'équipe de George Bush ne peut pas négliger le sort. Après, il est vrai, avoir été tenté de le faire, en bloquant le plus longtemps possible l'octroi du dernier prêt du FMI. En dépit des discours rassurants de "Lula" sur le respect des engagements passés, la longue période de passation de pouvoir, qui ne s'achèvera qu'en janvier, continue d'alimenter les doutes sur les intentions réelles du nouveau chef de l'Etat. D'autant que ce dernier doit d'ores et déjà gérer les divisions au sein du Parti des travailleurs et qu'il tarde à annoncer la composition de la future équipe gouvernementale.

Dans les deux cas cependant, les nouveaux hommes forts sont attendus sur le dossier miné de la dette. Il constituera le véritable test de confiance. Pour une fois, ce n'est pas sur la dette extérieure que porte le risque majeur de défaut mais sur les engagements domestiques dont la durée très courte des titres (moins d' un an) contraint le gouvernement à venir sans cesse refinancer ses besoins. Au Brésil, elle représentait à fin septembre 238 milliards de dollars, soit 80 % de la dette totale. Et en Turquie, 87 milliards, soit 58 % du total. Une grande partie de ces titres est dans l'un et l'autre cas indexée soit sur les taux d'intérêt, soit sur l'évolution du taux de change.

On le voit, pour être en mesure de réussir ce difficile exercice d'équilibre, "Lula" comme Abdullah Gül n'ont guère d'autres choix que de s'en remettre aux consignes d'austérité budgétaire imposées par le FMI. L'institution a pour l'heure délivré un satisfecit aux deux pays. La partie ne fait cependant que commencer dans une conjoncture internationale toujours aussi morose. Or avec une moindre croissance, le pari sera d'autant plus difficile à relever. Pour l'islamiste comme pour le "gauchiste".

    

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