Europe-Turquie : mettre fin à l'hypocrisie Claire Tréan Le Monde - 25/11/2002 Oui, la Turquie est musulmane et aspire à l'Europe. Ce n'est pas vraiment une nouvelle, puisqu'il y a maintenant près de quarante ans que les dirigeants européens ont reconnu (dans l'accord d'association de 1963) sa "vocation" à devenir candidate à l'adhésion et puisqu'ils ont maintes fois depuis très officiellement confirmé cette invitation. Trente-neuf années après la promesse faite par de Gaulle et ses pairs, nombre d'Européens semblent pourtant la découvrir, interloqués. Et tout à coup s'enclenche un débat fébrile comme l'Europe n'en avait pas connu depuis longtemps, pour autant qu'elle eût jamais débattu d'un sujet qui touche aussi profondément à l'image qu'elle a d'elle-même et de ce qu'elle veut devenir. "VGE" a ouvert le feu. Ne faisant pas dans la dentelle et perdant pour une fois de sa placidité, M. Giscard d'Estaing, qui préside la Convention chargée de réfléchir à la réforme de l'Union européenne, déclarait tout de go, le 7 novembre, avec quelques lapidaires arguments à l'appui, que l'adhésion de la Turquie, "ce serait la fin de l'Union européenne". Quelques jours plus tard, Jean Paul II paraissait s'en mêler en recommandant aux Européens de ne pas oublier dans leur future constitution la référence à "l'héritage religieux" de l'Europe, une formule que certains interprétèrent comme une exclusive contre la Turquie. Dans le même temps, les tout nouveaux élus turcs que l'Europe ne sait pas encore comment qualifier : islamistes, islamistes modérés (sic), islamiques, conservateurs ? se mettaient avec fougue à arpenter les capitales européennes pour y plaider leur cause, avant le sommet des Quinze des 12 et 13 décembre à Copenhague, où il sera essentiellement question de l'élargissement de l'Union. Ils y auront la vedette : la cause est en effet déjà entendue pour dix pays candidats qui intégreront l'Union en mai 2004, ainsi que pour deux autres auxquels on a promis le mariage en 2007. Reste la Turquie, qui réclame ardemment que l'Europe ouvre enfin avec elle des négociations en vue de l'adhésion et à laquelle les Quinze devront bien répondre quelque chose. Au fil des capitales jusqu'ici visitées (Rome, Madrid, Berlin, Londres, Bruxelles), MM. Gül le premier ministre et Erdogan le chef du parti majoritaire ont engrangé des encouragements. Aucun des gouvernants qu'ils ont rencontrés n'a pour l'instant, comme VGE, rompu les fiançailles. Tous, y compris Silvio Berlusconi, par qui ils ont commencé, ont pris soin de signifier que la question de la candidature turque n'a bien sûr rien à voir avec l'appartenance religieuse. Mais il n'empêche : un débat au Parlement de Strasbourg a fait apparaître des divisions qui traversent tous les groupes ; on sent bien qu'une sorte d'affolement s'est emparé de larges secteurs des opinions et des milieux politiques européens. A Paris, où les dirigeants turcs sont annoncés dans les jours qui viennent, on s'est jusqu'à présent montré fort laconique. La France a pourtant été ces dernières années, par la voix de Jacques Chirac et celle d'Alain Juppé du temps où il était ministre des affaires étrangères, le plus ferme avocat de la cause turque en Europe. Alors que se passe-t-il ? Pourquoi les dirigeants français n'ont-ils pas, dans l'instant, démenti VGE ? Pourquoi M. de Villepin a-t-il paru ambigu dans certains propos sur "l'identité de l'Europe"? "LA BOMBE VGE" "Sur le fond, la position n'a pas changé, indique un diplomate. Mais une inflexion était nécessaire dans la présentation, après la bombe VGE. Il a dit ce que pensent actuellement beaucoup de Français ; la responsabilité politique implique dès lors un langage prudent." Le même ajoute que la "responsabilité" implique aussi de ne pas compromettre la réussite de l'élargissement de 2004 en forçant les esprits avant même qu'ait été "avalée" la perspective de l'entrée de dix nouveaux membres, et en donnant l'inquiétant sentiment que l'Europe est entraînée dans un fol mouvement d'élargissement perpétuel. Passer d'une idée de l'"Europe-club-de-riches" à une idée plus ambitieuse suppose qu'on prenne le temps d'une pédagogie qui n'a guère pour l'instant commencé. Prudence, donc. Sur "l'héritage religieux" de la construction européenne, que les démocrates-chrétiens voudraient voir figurer dans une future Constitution, les dirigeants français avaient été clairs il y a deux ans, en s'opposant avec succès à une telle mention au moment du débat sur la Charte des droits fondamentaux ; ils le restent résolument, même après le départ de Lionel Jospin du gouvernement. Quant à la "vision" de l'avenir de l'Europe, elle découle de celle que l'on a de son histoire. Pour Dominique de Villepin, "c'est l'humanisme, l'ouverture, la tolérance, qui font la spécificité historique de l'Europe", dit un commentateur autorisé. Dans cette optique, poursuit-il, "si l'on arrive à faire adhérer la Turquie, ce sera un formidable signal au monde : le signal que l'Europe est capable d'accueillir en son sein un pays musulman et le signal qu'un pays musulman est capable de se moderniser assez pour intégrer l'Europe". Belle idée à deux faces. Seulement voilà : on n'y est pas encore, ni d'un côté ni de l'autre. Aucune problématique autant que celle-là ne renvoie, d'un côté comme de l'autre, à des interrogations quasi existentielles. Les nouveaux dirigeants turcs ces jours-ci promettent tout à l'Europe, qui va leur dire en substance qu'elle reconnaît le chemin déjà accompli mais qu'elle demande encore à voir et qu'elle les jugera "sur leurs actes". Même chez les partisans les plus convaincus de la pertinence de faire entrer à terme la Turquie dans l'Union même chez les responsables français donc une précautionneuse prudence est pour l'instant de mise vis-à-vis du nouveau gouvernement d'Ankara. Personne encore parmi les dirigeants européens n'ose ouvertement se réjouir du résultat des élections du 3 novembre et prendre hardiment à son compte une analyse plausible de ce scrutin : que la société turque, enfin, secoue le joug ; que non seulement elle congédie les trois quarts d'une classe politique corrompue qui la voue au marasme, mais qu'elle met un terme au dévoiement de la révolution ataturkiste "laïque et républicaine", à l'abri duquel on étouffe la parole et on torture dans les prisons ; que cette société réclame le respect des libertés individuelles, y compris celle, pour les femmes qui le souhaitent, de porter le foulard, autant que celle, pour les Kurdes qui le souhaitent, de parler dans leur langue ; que depuis très longtemps mûrit, dans les profondeurs des confréries turques, une morale islamique qui passe d'abord par la responsabilité individuelle puis par la solidarité sociale, et que c'est peut-être elle qui vient de s'exprimer par les urnes, sans pour autant remettre en cause les fondements légitimes de la laïcité. Que peut-être l'armée elle-même, devant un tel souffle populaire, conviendra que l'intégrisme kémaliste a fait son temps et que le moment est venu de desserrer l'emprise des militaires sur les affaires civiles. Dans une telle hypothèse, le résultat des élections, loin d'être un obstacle supplémentaire à l'entrée de la Turquie dans l'Union, serait sa meilleure chance. Les dirigeants européens ont sagement pris le parti de vérifier sur pièces ce que les nouveaux gouvernants d'Ankara ont vraiment dans le ventre. La Turquie, de toute façon, n'est pas prête. Beaucoup lui reste à faire y compris sans doute une modification de sa Constitution pour se doter du cadre légal compatible avec une vraie démocratie et avec les libertés économiques. Mais l'Europe, pour l'y aider, doit elle aussi se réveiller, sortir d'une longue hypocrisie envers Ankara et ne pas méconnaître, par des adhésions surannées, le puissant appel qui lui est adressé. |