En Turquie, le parti islamique triomphe aux élections législatives Nicole POPE Le Monde - 04/10/2002 L'AKP, de Recep Tayyip Erdogan, chasse la plupart des formations politiques traditionnelles du Parlement et s'apprête à gouverner seul. Son chef assure vouloir respecter les lois laïques du pays et l'ancrer fermement dans l'économie mondiale. Istanbul de notre correspondante Le raz-de-marée populaire qui a porté au pouvoir, dimanche 3 novembre, le Parti de la justice et du développement (AKP), issu de la mouvance islamiste, remodèle totalement le paysage politique turc en balayant 16 des 18 partis en lice pour ces législatives, dont les trois membres de la coalition sortante. Avec 363 des 550 sièges à la Grande Assemblée nationale et 34,22 % des voix, l'AKP a non seulement obtenu une majorité suffisante pour gouverner seul, mais il ne lui manque que quatre voix pour pouvoir modifier la Constitution. Le Parti républicain du peuple (CHP), social-démocrate, est la seule autre formation politique qui sera représentée à la Grande Assemblée. Malgré la présence de Kemal Dervis, ancien ministre de l'économie, parmi ses candidats, le parti fondé par Atatürk n'a obtenu que 19,41 % des voix et 178 sièges. Neuf députés indépendants prendront également leur place dans ce Parlement presque entièrement renouvelé. GIFLE MAGISTRALE Usés par des années de frustration et de pénurie dues à la mauvaise gestion du pays et à la corruption, les électeurs turcs ont ainsi infligé une gifle magistrale à leurs dirigeants. La crise financière de février 2001 avait provoqué une contraction de l'économie de l'ordre de 9,4 % l'an dernier et plus de 2 millions de personnes sont désormais au chômage. "C'est une troisième révolution populaire", explique Güneri Civaoglu, commentateur politique au quotidien Milliyet. "La première était en 1950, avec l'avènement du gouvernement Menderes, la seconde en 1983, lorsque Turgut Ozal a été élu après le coup d'Etat, et maintenant l'AKP." Le premier ministre sortant, Bülent Ecevit, dont le parti n'a obtenu que 1,23 % des voix, a déclaré que son gouvernement s'était "suicidé" en organisant des élections anticipées. "Je ne m'attendais pas à cela", a déclaré M. Ecevit, exprimant ses inquiétudes pour le maintin du régime laïque. La décision du peuple turc indique clairement que M. Ecevit, qui est âgé de 77 ans et malade, n'avait en fait plus de mandat pour gouverner. Sa coalition n'avait pas éprouvé le besoin d'effectuer un remaniement ministériel l'an dernier, alors que la monnaie nationale avait perdu la moitié de sa valeur en l'espace de quelques semaines et que les Turcs exigeaient des comptes. Le dirigeant du Parti d'action nationaliste (MHP, extrême droite), Devlet Bahçeli, autre victime de ce scrutin massue, a pour sa part annoncé qu'il quittait la direction du mouvement ultranationaliste. Ali Coskun, responsable de l'économie à l'AKP, était déjà aux affaires du temps de Turgut Ozal, le premier ministre qui avait ouvert la Turquie sur le monde extérieur dans les années 1980. Il affirme aujourd'hui que Justice et développement "partage la philosophie du Parti de la mère patrie [centre droit] de cette époque". L'AKP, qui rejette l'étiquette d'islamiste, est profondément enraciné en Anatolie et dans les grandes villes, où il semble avoir attiré non seulement les électeurs issus de la mouvance islamiste, mais également ceux des partis conservateurs du centre et de la droite nationaliste. TURBULENCES FINANCIÈRES Recep Tayyip Erdogan, le dirigeant du parti vainqueur, a immédiatement tenté de rassurer les institutions laïques en indiquant que son parti, Justice et développement, n'avait pas l'intention de "changer le monde". "Laissons les gens appliquer les principes laïques en Turquie, au lieu de simplement en parler, a déclaré M. Erdogan. Nous allons les appliquer exactement comme ils sont inscrits dans la Constitution." La décision prise par le Conseil électoral, qui avait interdit la candidature de Recep Tayyip Erdogan en raison d'une condamnation pour propagande islamiste, crée une situation légale sans précédent. Après la publication officielle des résultats et la première réunion de l'Assemblée nationale, le chef de l'Etat devra désigner un premier ministre chargé de former un gouvernement. La tradition veut qu'il s'adresse au dirigeant du parti vainqueur. En l'occurrence, Recep Tayyip Erdogan n'est pas éligible car le premier ministre doit être choisi parmi les députés. De plus, l'AKP est menacé de dissolution par la Cour constitutionnelle. Recep Tayyip Erdogan a déclaré que l'exécutif de son parti se réunirait sous peu pour désigner un candidat. Parmi les noms fréquemment mentionnés figurent Abdullah Gül, bien connu dans les cercles diplomatiques, et Bülent Arinç. Le président Ahmet Nedet Sezer avait cependant déclaré peu avant le scrutin qu'il n'était pas tenu par le choix de l'AKP."J'imagine que celui qui est dirigeant sera consulté sur ce sujet, a pour sa part déclaré M. Erdogan. C'est ma position, mon interprétation, mais il est possible que le président pense différemment. Je le respecte." Des turbulences passagères sont attendues sur les marchés financiers, mais le monde turc des affaires ne semble pas troublé outre mesure par les résultats électoraux. "Je ne suis pas inquiet. Qui les a élus ? Le peuple turc, explique Sakip Sabanci, qui est à la tête d'un empire industriel en Turquie. J'avais dit il y a un mois que je voulais un seul parti, un gouvernement fort. En tant qu'homme d'affaires, je juge sur les chiffres, les résultats concrets. A la mairie d'Istanbul, Erdogan a fait du très bon travail." Recep Tayyip Erdogan a indiqué que son parti poursuivrait la coopération avec le FMI, qui a prêté 31 milliards de dollars à la Turquie. Il a également souligné qu'il entendait lever les obstacles bureaucratiques qui limitent les investissements étrangers. "Nous sommes entièrement en faveur des investissements étrangers, et nous allons leur être plus ouverts que jamais." M. Erdogan a demandé à ses supporteurs de résister à l'euphorie de la victoire pour éviter de créer des tensions. Pour l'instant, tout le monde en Turquie semble prêt à donner à son parti le bénéfice du doute, pour autant qu'il évite de répéter les erreurs commises dans le passé par certains politiciens issus de la mouvance islamiste. "J'ai toujours pensé que la Turquie était un bon exemple pour montrer que la démocratie et l'islam sont compatibles,a déclaré l'homme d'affaires Sedat Aloglu. C'est maintenant à Justice et développement de le prouver." Nicole Pope -------------------------------------------------------------------------------- 45 % de l'électorat n'est pas représenté Les résultats des élections turques du 3 novembre illustrent à la fois, selon des observateurs, les défaillances du système politique et électoral et les insuffisances de la démocratie. La barre de 10 % des voix nécessaires pour entrer à l'Assemblée nationale qui a été introduite pour limiter le nombre des partis et empêcher l'entrée de partis dits radicaux, c'est-à-dire kurdes, islamistes ou d'extrême gauche, exclut une part importante de l'électorat. Ainsi le parti pro-kurde Dehap, malgré un score impressionnant en Anatolie du Sud-Est, n'a réuni que 6,2 % des voix à l'échelon national, et ne sera donc pas représenté au Parlement. C'est aussi le cas de tous les électeurs qui ont voté pour les 16 partis qui n'ont pas obtenu 10 %. Au total, les votes de 45 % de l'électorat ne seront pas pris en compte. "Je m'attends à de nouvelles élections anticipées, car Erdogan représente un noyau de crise", explique Eser Karakas, professeur de sciences économiques et doyen de l'université Bahçesehir. "Près de la moitié de l'électorat n'est pas représenté au Parlement, lequel manque donc de légitimité." - (Corresp.) -------------------------------------------------------------------------------- Au gouvernement : dix jours d'intérim Le prochain gouvernement turc, qui doit être formé par le Parti de la justice et du développement, ne prendra pas ses fonctions avant une dizaine de jours au moins, a-t-on indiqué de source parlementaire. Le haut conseil électoral pourrait prendre jusqu'à une semaine pour officiellement confirmer les résultats du scrutin du dimanche 3 novembre. D'après la Constitution, le Parlement doit être convoqué le cinquième jour après la proclamation officielle des résultats, soit aux alentours du 15 novembre. Les députés prêteront serment et le président Ahmet Necdet Sezer nommera alors le premier ministre qui devra obtenir un vote de confiance du Parlement. Le gouvernement sortant de Bulent Ecevit devrait assurer l'administration des affaires courantes dans l'attente de la formation du prochain gouvernement. - (AFP.) |