La Turquie rêve d'une suite Le Figaro - 24 juin 2002 Osaka : de l'un de nos envoyés spéciaux Jean-Julien Ezvan
Par-delà le Bosphore, fil magique entre l'Europe et l'Asie, par-delà les dômes et les minarets, la clameur a retenti, la fierté a jailli. Coups de feu et concerts de Klaxons ont longtemps retenti à Istanbul et Ankara, traversé le pays pour fêter la victoire sur le Sénégal (1-0, but en or à la 94e d'Ilhan) et l'accession en demi-finale. « Turkiye, Turkiye », dans les rues d'Osaka, les supporters turcs chantent leur joie, voitures arrêtées, drapeaux frappés du croissant et de l'étoile fouettant l'air. Loin de cette effervescence (qui a provoqué quand même cinq décès), de cette ferveur patriotique toujours à fleur de peau dans un pays en mal de reconnaissance internationale (le vice-premier ministre, Devlet Bahçeli, a indiqué : « C'est le plus beau signe de réussite de l'esprit d'union et d'unité montrant que le pays va atteindre ses objectifs au cours du XXIe siècle »), les joueurs turcs et leur guide Hakan Sükür s'enfoncent dans un profond mutisme. Représailles envers la presse nationale qui, après une campagne menée contre les options défensives du sélectionneur national Senol Gunes durant la période de qualification (le billet pour l'Asie fut seulement composté après un match de barrage contre l'Autriche), a égratigné l'équipe après le match nul concédé à la dernière minute contre le Costa Rica (1-1, le 9 juin), compromettant les chances de qualification pour les huitièmes de finale... Depuis, l'équipe ottomane présente des faciès hermétiques, oppose des regards vides quand les journalistes, au fil des obstacles avalés, espèrent un flot de confidences, quand les reporters implorent des images... Situation étonnante que celle d'un demi-finaliste rancunier qui promène un visage de défiance quand sourire et satisfaction devraient accompagner ses pas. Il y a quelques jours, Hakan Sükür (30 ans), avant-centre aux réflexes vieillissants mais pierre angulaire du groupe (« C'est notre capitaine, l'un de nos joueurs les plus importants, il a failli marquer mais a manqué de chance dans certaines situations. Il est grand sur le terrain et motive nos joueurs », indique Senol Gunes, le sélectionneur national), avait lancé, frondeur : « Avant la Coupe du monde, plus de la moitié de la presse de notre pays ne croyait pas à notre équipe. Nous étions incapables de rivaliser avec les plus grands de ce monde. Mais nous allons aller au bout... » Seuls quelques-uns ont, après le succès bien construit et mérité sur le Sénégal, daigné desserrer les lèvres, pour laisser filtrer l'ambition. Ilhan Mansiz (le remplaçant buteur, qui a inscrit son 4e but et 12 sélections) résume : « Je suis très heureux, je devais attendre et j'ai su saisir ma chance. Nous avons constaté qu'aucune équipe ne nous est supérieure. » Umit Davala, le milieu de terrain, regardant la fin du tournoi, avance : « Pourquoi pas nous ? Nous n'avons pas à avoir peur des Brésiliens, eux doivent en revanche se méfier de nous... Si nous croyons en nous, nous sommes capables d'atteindre la finale. Le Brésil est connu à travers le monde comme étant une bonne équipe. A nous de démontrer que nous pouvons aussi très bien jouer. » Pour continuer à s'affirmer... 2000, année charnière. Dans la foulée de Galatasaray (huit des membres de l'équipe nationale ont porté ou portent les couleurs rouge et jaune du plus vieux club turc, fondé en 1905 par les étudiants du lycée français d'Istanbul), vainqueur de la Coupe UEFA (aux tirs au but contre Arsenal), puis de la Supercoupe (face au Real Madrid), l'équipe nationale accède au quart de finale du championnat d'Europe (stoppée par le Portugal). L'expérience forgée dans l'exigeant championnat national (créé en 1952), enrichie par les campagnes européennes des grands clubs stambouliotes (Galatasaray, Fenerbahçe et Besiktas), attire la convoitise des recruteurs étrangers. Aujourd'hui, l'Angleterre et l'Italie accueillent quatre joueurs de la sélection, l'Allemagne et l'Espagne en hébergent un. Le football s'exporte. Comme le basket-ball. Après Mirsad Türkçan, Hidayet Türkoglu fréquente les parquets de la prestigieuse NBA, Ibrahim Kutluay évolue en Grèce. Ensemble, lors du championnat d'Europe, en septembre dernier dans le dôme d'Istanbul chauffé à blanc, ils se paraient d'argent, dans l'ombre de l'intouchable Yougoslavie. Et le football (530 000 licenciés) grimpe aussi à la bourse des valeurs, passant ainsi de la 66e place (septembre 1993) à la 22e place au classement de la fédération internationale. Ascension en cours au moment de se frotter à Rivaldo et compagnie. « Le Brésil est la meilleure équipe du tournoi », avance Senol Günes. « Nous aurions dû le battre lors du premier tour, nous allons le faire maintenant. Nous savons qu'il s'agissait d'une erreur de l'arbitre (qui siffla un penalty généreux en faveur des Sud-Américains). Nous allons jouer notre propre jeu et montrer notre force. Nous avions un objectif élevé. Nous avons montré au monde ce qu'est le grand football. Nous méritons d'atteindre le tour suivant. Nous nous préparons pour la finale... » |